Storieta
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Mon Cher Ami,

Ce volume, Sous l'oeil des Barbares, mis en vente depuis six semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de tentatives interessantes.

Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres! Comme vous ecriviez Un coeur de femme, nous n'avions souci que du viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles.

Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire.

Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture du Moi developpee dans Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre et le Jardin de Berenice.

Examen

Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91) n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je procederai par exposition, non par discussion.

Que peut-on demander a ces trois livres?

N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve l'Imitation de Jesus-Christ ou la Vita nuova du Dante infiniment satisfaisantes, et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est proposes.

Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, que comprendrions-nous a tel livre, l'Imitation, par exemple, dont nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici, ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un jeune Francais intellectuel?

On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?

Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame, fussent-elles d'ailleurs singulieres.

Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative; ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre, hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la metaphysique?

Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres.

Ces monographies presentent un triple interet:

1 deg. Elles proposent a plusieurs les formules precises de sentiments qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une conscience imparfaite;

2 deg. Elles sont un renseignement sur un type de jeune homme deja frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la suite comme documents;

3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude toute speciale: ces monographies sont un enseignement. Quel que soit le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._"

Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces volumes, sur le culte du Moi. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon Scepticisme, comme ils disent.

a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI

M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de Sous l'oeil des Barbares.

On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.

Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci qui nous emouvait aux jours d'amour du Jardin de Berenice.

Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et leur ordonnance.

b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"

Grave erreur de preter a ce mot de barbares la signification de "philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares", ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des adversaires.

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