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Smarra ou les démons de la nuit: Songes romantiques
Language: fr498 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Science-Fiction & Fantasy·Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #18083.
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L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et même récent. On l'attribue généralement en Illyrie à un noble Ragusain qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Odin à la tête de plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communication à l'amitié de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'était point imprimé lors de mon séjour dans ces provinces. Il l'a probablement été depuis.
Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont le plus sujets à cette affreuse maladie. Il y a peu de familles morlaques où quelqu'un n'en soit tourmenté. Ainsi, la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes de Suisse et d'Italie les deux infirmités les plus contrastées de l'homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre purement intellectuel d'idées; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont, d'un côté, les frénésies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de Caliban.
Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poème est l'histoire fidèle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui n'aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini trop tôt, que j'ai pensé que cet ouvrage aurait au moins pour le grand nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit l'auteur, n'ont encore été décrites en aucune langue, et dont il est même rare qu'on se rende compte à soi-même en se réveillant. L'artifice le plus difficile du poète est d'avoir enfermé le récit d'une anecdote assez soutenue, qui a son exposition, son noeud, sa péripétie et son dénouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition n'est souvent déterminée que par un mot. En ce point même, cependant, il n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue à nous faire parcourir dans la durée d'un seul rêve, plusieurs fois interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les développements d'une action régulière, complète et plus ou moins vraisemblable.
Les personnes qui ont lu Apulée s'apercevront facilement que la fable du premier livre de L'_Âne d'or_ de cet ingénieux conteur a beaucoup de rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque autant qu'elles diffèrent par la forme. L'auteur paraît même avoir affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une origine commune dans les chants traditionnels d'une contrée qu'Apulée avait curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le caractère, ce qui n'empêche pas qu'Apulée ne soit un des écrivains les plus romantiques des temps anciens. Il florissait à l'époque même qui sépare les âges du goût des âges de l'imagination.
Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprécié les difficultés de cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais occupé. Séduit par l'effet général du poème sans me rendre compte des combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribué le mérite à la composition qui est cependant tout à fait nulle, et dont le faible intérêt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne l'avait relevé par l'emploi des prestiges d'une imagination qui étonne, et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais cependant d'être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce qu'il ne m'était pas donné de reproduire, et ce que je n'aurais pu essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule. Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins à coeur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort trompé d'une vanité malheureuse. J'ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d'avance que cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.
Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit André Chénier. Cette idée me préoccupait singulièrement dans ma jeunesse; et il faut dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'étais seul, dans ma jeunesse, à pressentir l'infaillible avènement d'une littérature nouvelle. Pour le génie, ce pouvait être une révélation. Pour moi, ce n'était qu'un tourment.
Je savais bien que les sujets n'étaient pas épuisés, et qu'il restait encore des domaines immenses à exploiter à l'imagination; mais je le savais obscurément, à la manière des hommes médiocres, et je louvoyais de loin sur les parages de l'Amérique, sans m'apercevoir qu'il y avait là un monde. J'attendais qu'une voix aimée criât: TERRE!
Une chose m'avait frappé: c'est qu'à la fin de toutes les littératures, l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du goût, et que les écrivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante, retenus par quelque étrange pudeur, n'avaient jamais osé la livrer à la multitude que sous un masque de cynisme et de dérision, comme la folie des joies populaires ou la ménade des bacchanales. Ceci est le signalement distinctif des génies trigémeaux de Lucien, d'Apulée et de Voltaire.
Si on cherche maintenant quelle était l'âme de cette création des temps achevés, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en affectant de les dédaigner devant les sages; mais c'est là qu'ils laissent déborder en riant tout ce que la nature leur avait donné de puissance. Apulée, philosophe platonicien, et Voltaire poète épique, sont des nains à faire pitié. L'auteur de L'Âne d'or, celui de La Pucelle et de Zadig, voilà des géants!
Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au sérieux, serait tout à fait nouvelle, autant que l'idée de nouveauté peut se présenter sous une acception absolue dans une civilisation usée. L'Odyssée d'Homère est du fantastique sérieux, mais elle a un caractère qui est propre aux conceptions des premiers âges, celui de la naïveté. Il ne me restait plus, pour satisfaire à cet instinct curieux et inutile de mon faible esprit, que de découvrir dans l'homme la source d'un fantastique vraisemblable ou vrai, qui ne résulterait que d'impressions naturelles ou de croyances répandues, même parmi les hauts esprits de notre siècle incrédule, si profondément déchu de la naïveté antique. Ce que je cherchais, plusieurs hommes l'ont trouvé depuis; Walter Scott et Victor Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance aujourd'hui essentielle qui manque à la réalité poétique de Circé et de Polyphème; Hoffmann, dans la frénésie nerveuse de l'artiste enthousiaste, ou dans les phénomènes plus ou moins démontrés du magnétisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficultés, avait déjà fait jaillir des émotions graves et terribles d'une combinaison encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans de place, experts en fantasmagorie.
Le mauvais succès de Smarra ne m'a pas prouvé que je me fusse entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouvé, c'est que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin de l'apprendre. Je le savais.
La vie d'un homme organisé poétiquement se divise en deux séries de sensations à peu près égales, même en valeur, l'une qui résulte des illusions de la vie éveillée, l'autre qui se forme des illusions du sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de l'autre de ces deux manières de percevoir le monde imaginaire, mais je suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien à s'envier réciproquement à l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien à gagner à se donner pour le poète, ni le poète pour le songeur.
Ce qui m'étonne, c'est que le poète éveillé ait si rarement profité dans ses oeuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu'il ait si rarement avoué son emprunt, car la réalité de cet emprunt dans les conceptions les plus audacieuses du génie est une chose qu'on ne peut pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un rêve. Ce partage de facultés alternatives était probablement compris par les écrivains primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'Écriture. L'idée même de leur influence sur les développements de la pensée, dans son action extérieure, s'est conservée par une singulière tradition à travers toutes les circonspections de l'école classique. Il n'y a pas vingt ans que le songe était de rigueur quand on composait une tragédie; j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait à les entendre que leurs auteurs n'eussent jamais rêvé.
A force de m'étonner que la moitié et la plus forte moitié sans doute des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une fable idéale si propre à la poésie, je pensai à l'essayer pour moi seul, car je n'aspirais guère à jamais occuper les autres de mes livres et de mes préfaces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez vulgaire d'organisation qui m'a livré toute ma vie à ces féeries du sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intérêts et mes ambitions, m'entraînait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'étais admirateur passionné des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les yeux de mon père, et j'aurais renoncé à mon projet si je n'avais trouvé à l'exécuter dans la paraphrase poétique du premier livre d'Apulée, auquel je devais tant de rêves étranges qui avaient fini par préoccuper mes jours du souvenir de mes nuits.
Cependant ce n'était pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est bien entendu) de l'expression vive et cependant élégante et harmonieuse de ces caprices du rêve qui n'avaient jamais été écrits, et dont le conte de fées d'Apulée n'était que le canevas. Comme le cadre de cette étude ne paraissait pas encore illimité à ma jeune et vigoureuse patience, je m'exerçai intrépidement à traduire et à retraduire toutes les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient à mon plan, à les fondre, à les malléer, à les assouplir à la forme du premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je l'avais appris d'Horace:
Et male tornatos incudi reddere versus.
Tout ceci serait fort ridicule à l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait une leçon assez utile pour les jeunes gens qui se forment à écrire la langue littéraire, et qui ne l'écriront jamais bien, si je ne me trompe, sans cette élaboration consciencieuse de la phrase bien faite et de l'expression bien trouvée. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable qu'à moi.
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