Public-domain ebook
Colas Breugnon: Récit bourguignon
Language: fr508 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Humour·Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #27854.
Public-domain ebook
Language: fr508 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Humour·Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #27854.
The opening · free to read
Saint Martin soit béni! Les affaires ne vont plus. Inutile de s'éreinter. J'ai assez travaillé dans ma vie. Prenons un peu de bon temps. Me voici à ma table, un pot de vin à ma droite, l'encrier à ma gauche; un beau cahier tout neuf, devant moi, m'ouvre ses bras. À ta santé, mon fils, et causons! En bas, ma femme tempête. Dehors, souffle la bise, et la guerre menace. Laissons faire. Quelle joie de se retrouver, mon mignon, mon bedon, face à face tous deux!... (C'est à toi que je parle, trogne belle en couleurs, trogne curieuse, rieuse, au long nez bourguignon et planté de travers, comme chapeau sur l'oreille...) Mais dis-moi, je te prie, quel singulier plaisir j'éprouve à te revoir, à me pencher, seul à seul, sur ma vieille figure, à me promener gaiement à travers ses sillons, et, comme au fond d'un puits (foin d'un puits!) de ma cave, à boire dans mon coeur une lampée de vieux souvenirs? Passe encore de rêver, mais écrire ce qu'on rêve!... Rêver, que dis-je? J'ai les yeux bien ouverts, larges, plissés aux tempes, placides et railleurs; à d'autres les songes creux! Je conte ce que j'ai vu, ce que j'ai dit et fait... N'est-ce pas grande folle? Pour qui est-ce que j'écris? Certes pas pour la gloire; je ne suis pas une bête, je sais ce que je vaux, Dieu merci!... Pour mes petits-enfants? De toutes mes paperasses, que restera dans dix ans? Ma vieille en est jalouse, elle brûle ce qu'elle trouve... Pour qui donc?--Eh! pour moi. Pour notre bon plaisir. Je crève si je n'écris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils du grand-père qui n'eût pu s'endormir avant d'avoir noté, au seuil de l'oreiller, le nombre de pots qu'il avait bus et rendus. J'ai besoin de causer; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n'en ai tout mon soûl. Il faut que je me débonde, comme cet autre qui faisait le poil au roi Midas. J'ai la langue un peu trop longue; si l'on venait à m'entendre, je risque le fagot. Mais tant pire, ma foi! Si l'on ne risquait rien, on étoufferait d'ennui. J'aime, comme nos grands boeufs blancs, à remâcher le soir le manger de ma journée. Qu'il est bon de tâter, palper et peloter tout ce qu'on a pensé, observé, ramassé, de savourer du bec, de goûter, regoûter, laisser fondre sur sa langue, déglutiner lentement en se le racontant, ce qu'on n'a pas eu le temps de déguster en paix, tandis qu'on se hâtait de l'attraper au vol! Qu'il est bon de faire le tour de son petit univers, de se dire: «Il est à moi. Ici, je suis maître et seigneur. Ni froidure ni gelées n'ont de prise sur lui. Ni roi, ni pape, ni guerres. Ni ma vieille grondeuse...»
Or çà, que je fasse un peu le compte de cet univers!
En premier lieu, je m'ai,--c'est le meilleur de l'affaire,--j'ai moi, Colas Breugnon, bon garçon, Bourguignon, rond de façons et du bedon, plus de la première jeunesse, cinquante ans bien sonnés, mais râblé, les dents saines, l'oeil frais comme un gardon, et le poil qui tient dru au cuir, quoique grison. Je ne vous dirai pas que je ne l'aimerais mieux blond, ni que si vous m'offriez de revenir de vingt ans, ou de trente, en arrière je ferais le dégoûté. Mais après tout, dix lustres, c'est une belle chose! Moquez-vous, jouvenceaux. N'y arrive pas qui veut. Croyez que ce n'est rien d'avoir promené sa peau, sur les chemins de France, cinquante ans, par ce temps... Dieu! qu'il en est tombé sur notre dos, m'amie, de soleil et de pluie! Avons-nous été cuits, recuits et relavés! Dans ce vieux sac tanné, avons-nous fait entrer des plaisirs et des peines, des malices, facéties, expériences et folies, de la paille et du foin, des figues et du raisin, des fruits verts, des fruits doux, des roses et des gratte-culs, des choses vues et lues, et sues, et eues, vécues! Tout cela, entassé dans notre carnassière, pêle-mêle! Quel amusement de fouiller là-dedans!... Halte-là, mon Colas! nous fouillerons demain. Si je commence aujourd'hui, je n'en ai pas fini... Pour le moment, dressons l'inventaire sommaire de toutes les marchandises dont je suis propriétaire.
Je possède une maison, une femme, quatre garçons, une fille, mariée (Dieu soit loué!), un gendre (il le faut bien!), dix-huit petits-enfants, un âne gris, un chien, six poules et un cochon. Çà, que je suis riche! Ajustons nos besicles, afin de regarder de plus près nos trésors. Des derniers, à vrai dire, je ne parle que pour mémoire. Les guerres ont passé, les soldats, les ennemis, et les amis aussi. Le cochon est salé, l'âne fourbu, la cave bue, le poulailler plumé.
Mais la femme, je l'ai, ventredieu, je l'ai bien! Écoutez-la brailler. Impossible d'oublier mon bonheur: c'est à moi, le bel oiseau, j'en suis le possesseur! Cré coquin de Breugnon! Tout le monde t'envie... Messieurs, vous n'avez qu'à dire. Si quelqu'un veut la prendre!... Une femme économe, active, sobre, honnête, enfin pleine de vertus (cela ne la nourrit guère, et, je l'avoue, pécheur, mieux que sept vertus maigres j'aime un péché dodu... Allons soyons vertueux, faute de mieux, Dieu le veut). Hai! comme elle se démène, notre Marie-manque-de-grâce, remplissant la maison de son corps efflanqué, furetant, grimpant, grinchant, grommelant, grognant, grondant, de la cave au grenier, pourchassant la poussière et la tranquillité! Voici près de trente ans que nous sommes mariés. Le diable sait pourquoi! Moi, j'en aimais une autre, qui se moquait de moi; et elle, voulait de moi, qui ne voulais point d'elle. C'était en ce temps-là une petite brune blême, dont les dures prunelles m'auraient mangé tout vif et brûlaient comme deux gouttes de l'eau qui ronge l'acier. Elle m'aimait, m'aimait, à l'en faire périr. À force de me poursuivre (que les hommes sont bêtes!) un peu par pitié, un peu par vanité, beaucoup par lassitude, afin (joli moyen!) de me débarrasser de cette obsession, je devins (Jean de Vrie, qui se met dans l'eau pour la pluie), je devins son mari. Et elle, elle se venge, la douce créature. De quoi? De m'avoir aimé. Elle me fait enrager; elle le voudrait, du moins; mais n'y a point de risque: j'aime trop mon repos, et je ne suis pas si sot de me faire pour des mots un sol de mélancolie. Quand il pleut, je laisse pleuvoir. Quand il tonne, je barytone. Et quand elle crie, je ris. Pourquoi ne crierait-elle pas? Aurais-je la prétention de l'en empêcher, cette femme? Je ne veux pas sa mort. Où femme il y a, silence n'y a. Qu'elle chante sa chanson, moi je chante la mienne. Pourquoi qu'elle ne s'avise pas de me clore le bec (et elle s'en garde bien, elle sait trop ce qu'il en coûte), le sien peut ramager: chacun a sa musique.
Au reste, que nos instruments soient accordés ou non, nous n'en avons pas moins exécuté, avec, d'assez jolis morceaux: une fille et quatre gars. Tous solides, bien membrés: je n'ai point ménagé l'étoffe et le métier. Pourtant, de la couvée, le seul où je reconnaisse ma graine tout à fait, c'est ma coquine Martine, ma fille, la mâtine! m'a-t-elle donné du mal à passer sans naufrage jusqu'au port du mariage! Ouf! la voilà calmée!... Il ne faut pas trop s'y fier; mais ce n'est plus mon affaire. Elle m'a fait assez veiller, trotter. À mon gendre! c'est son tour. Florimond, le pâtissier, qu'il veille sur son four!... Nous disputons toujours, chaque fois que nous nous voyons; mais avec aucun autre, si bien ne nous entendons. Brave fille, avisée jusque dans ses folies, et honnête, pourvu que l'honnêteté rie: car pour elle, le pire des vices, c'est ce qui ennuie. Elle ne craint point la peine: la peine, c'est de la lutte; la lutte, c'est du plaisir. Et elle aime la vie; elle sait ce qui est bon; comme moi: c'est mon sang. J'en fus trop généreux, seulement, en la faisant.
Je n'ai pas aussi bien réussi les garçons. La mère y a mis du sien, et la pâte a tourné: sur quatre, deux sont bigots, comme elle, et, par surcroît, de deux bigoteries ennemies. L'un est toujours fourré parmi les jupons noirs, les curés, les cafards; et l'autre est huguenot. Je me demande comment j'ai couvé ces canards. Le troisième est soldat, fait la guerre, vagabonde, je ne sais pas trop où. Et quant au quatrième, il n'est rien, rien du tout: un petit boutiquier, effacé, moutonnier; je bâille, rien que d'y penser. Je ne retrouve ma race que la fourchette au poing, quand nous sommes assis, les six, autour de ma table. À table, nul ne dort, chacun y est bien d'accord; et c'est un beau spectacle de nous voir, tous six, manoeuvrer des mâchoires, abattre pain à deux mains, et descendre le vin sans corde ni poulain.
Après le mobilier, parlons de la maison. Elle aussi, est ma fille. Je l'ai bâtie, pièce par pièce, et plutôt trois fois qu'une, sur le bord du Beuvron indolent, gras et vert, bien nourri d'herbe, de terre et de merde, à l'entrée du faubourg, de l'autre côté du pont, ce basset accroupi dont l'eau mouille le ventre. Juste en face se dresse, fière et légère, la tour de Saint-Martin à la jupe brodée, et le portail fleuri où montent les marches noires et raides de Vieille-Rome, ainsi qu'au paradis. Ma coque, ma bicoque, est sise en dehors des murs: ce qui fait qu'à chaque fois que de la tour on voit dans la plaine un ennemi, la ville ferme ses portes et l'ennemi vient chez moi. Bien que j'aime à causer, ce sont là des visites dont je saurais me passer. Le plus souvent, je m'en vais, je laisse sous la porte la clef. Mais lorsque je retourne, il advient que je ne retrouve ni la clef ni la porte: il reste les quatre murs. Alors, je rebâtis. On me dit:
--Abruti! tu travailles pour l'ennemi. Laisse ta taupinière, et viens-t'en dans l'enceinte. Tu seras à l'abri.
--Landeri! Je suis bien où je suis. Je sais que derrière un gros mur, je serais mieux garanti. Mais derrière un gros mur, que verrais-je? Le mur. J'en sécherais d'ennui. Je veux mes coudées franches. Je veux pouvoir m'étaler au bord de mon Beuvron, et, quand je ne travaille point, de mon petit jardin, regarder les reflets découpés dans l'eau calme, les ronds qu'à la surface y rotent les poissons, les herbes chevelues qui se remuent au fond, y pêcher à la ligne, y laver mes guenilles et y vider mon pot. Et puis, quoi! mal ou bien, j'y ai toujours été; il est trop tard pour changer. Il ne peut m'arriver pire que ce qui m'est arrivé. La maison, une fois de plus, dites-vous, sera détruite? c'est possible. Bonnes gens, je ne prétends édifier pour l'éternité. Mais d'où je suis incrusté, il ne sera pas facile, bon sang! de m'arracher. Je l'ai refaite deux fois, je la referai bien dix. Ce n'est pas que cela me divertisse. Mais cela m'ennuierait dix fois plus d'en changer. Je serais comme un corps sans peau. Vous m'en offrez une autre, plus belle, plus blanche, plus neuve? Elle goderait sur moi, ou je la ferais claquer. Nenni, j'aime la mienne...
Çà, récapitulons: femme, enfants et maison; ai-je bien fait le tour de mes propriétés?... Il me reste le meilleur, je le garde pour la bonne bouche, il me reste mon métier. Je suis de la confrérie de Sainte-Anne, menuisier. Je porte dans les convois et dans les processions le bâton décoré du compas sur la lyre, sur lequel la grand-mère du bon Dieu apprend à lire à sa fille toute petiote, Marie pleine de grâce, pas plus haute qu'une botte. Armé du hacheret, du bédane et de la gouge, la varlope à la main, je règne, à mon établi, sur le chêne noueux et le noyer poli. Qu'en ferai-je sortir? c'est selon mon plaisir... et l'argent des clients. Combien de formes dorment, tapies et tassées là-dedans! Pour réveiller la Belle au bois dormant, il ne faut, comme son amant, qu'entrer au fond du bois. Mais la beauté que, moi, je trouve sous mon rabot, n'est pas une mijaurée. Mieux qu'une Diane efflanquée, sans derrière ni devant, d'un de ces Italiens, j'aime un meuble de Bourgogne à la patine bronzée, vigoureux, abondant, chargé de fruits comme une vigne, un beau bahut pansu, une armoire sculptée, dans la rude fantaisie de maître Hugues Sambin. J'habille les maisons de panneaux, de moulures. Je déroule les anneaux des escaliers tournants; et, comme d'un espalier des pommes, je fais sortir des murs les meubles amples et robustes faits pour la place juste où je les ai entés. Mais le régal, c'est quand je puis noter sur mon feuillet ce qui rit en ma fantaisie, un mouvement, un geste, une échine qui se creuse, une gorge qui se gonfle, des volutes fleuries, une guirlande, des grotesques, ou que j'attrape au vol et je cloue sur ma planche le museau d'un passant. C'est moi qui ai sculpté (cela, c'est mon chef-d'oeuvre) pour ma délectation et celle du curé, dans le choeur de l'église de Montréal, ces Stalles, où l'on voit deux bourgeois qui se rigolent et trinquent, à table, autour d'un broc, et deux lions qui braillent en s'arrachant un os.
The book keeps going
Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.



Scenes Storieta drew for other classics.
New illustrated classics
Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.