LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Suppléments de ce numéro: 1° L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE contenant La Fille de Jorio, par Gabriele d'Annunzio. 2° DEUX GRANDES PHOTOGRAPHIES DU TSARÉVITCH ET DE LA FAMILLE IMPÉRIALE DE RUSSIE.
Illustration: L'ILLUSTRATION Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 18 FÉVRIER 1905 63e Année.--Nº 3234.
[LE TSAR ET LE TSAREVITCH Première photographie officielle prise depuis la naissance du prince héritier Alexis Nicolaïevitch. _Cliché Boissonnas et Eggler.--Déposé, reproduction interdite_]
L'ILLUSTRATION a fait, à ses anciens comme à ses nouveaux abonnés, beaucoup de promesses. Toutes sont tenues.
Journal universel d'actualités illustrées, chacun de ses numéros contient--outre des dessins ou des photographies de choix sur tous les événements notables--au moins un document rare, inédit, sensationnel, qu'aucune autre publication ne saurait se procurer.
C'est ainsi que nous avons la bonne fortune, aujourd'hui, de pouvoir reproduire, avec droit exclusif en France, les premières photographies du prince héritier de Russie: dans les bras du tsar son père, sur les genoux de l'impératrice, entouré enfin de ses quatre soeurs, les jeunes grandes-duchesses.
C'est ainsi encore qu'une dépêche, que nous recevions hier de Suez, nous annonçait l'arrivée prochaine de notre collaborateur L. Sabattier, qui rapporte de ses longues journées de voyage en mer, en compagnie du général Stoessel, des photographies et des dessins documentaires du plus vif intérêt.
Publication artistique, L'ILLUSTRATION prodigue les belles gravures hors texte. A partir du mois prochain, nous serons en mesure de donner périodiquement des gravures en couleurs ou en camaïeu, remmargées, comme celles qui ont valu un si grand succès à notre dernier numéro de Noël.
Publication littéraire enfin, L'ILLUSTRATION offre à ses abonnés la plus attrayante des lectures: celle des oeuvres dramatiques nouvelles.
Nous avions annoncé pour cette semaine la MASSIÈRE, de M. Jules Lemaitre, qui triomphe chaque soir au théâtre de la Renaissance. Mais, entre temps, nous avons obtenu de l'illustre écrivain italien, M. Gabriele d'Annunzio, et de son traducteur, M. G. Hérelle, l'autorisation de publier la FILLE DE JORIO, que le théâtre de l'Oeuvre vient de révéler au public français. Nous donnons donc dans ce numéro cette pièce curieuse et forte, inédite en France, et qui est considérée en Italie comme un nouveau chef-d'oeuvre national.
Après avoir fait connaître à nos lecteurs ce morceau capital de la littérature dramatique italienne, c'est à la littérature dramatique allemande contemporaine que nous les initierons la semaine prochaine avec la RETRAITE, de Beyerlein, traduite par MM. Rémon et Valentin, et que vient de monter le théâtre du Vaudeville. La RETRAITE a eu plus de mille représentations en Allemagne.
Puis nous reviendrons à la littérature dramatique française, d'abord avec la MASSIÈRE, de M. Jules Lemaitre; ensuite avec les VENTRES DORÉS, de M. Émile Fabre; avec le Duel, de M. Henri Lavedan: avec MONSIEUR PIÉGOIS, de M: Alfred Capus; avec L'ARMATURE, de MM. Paul Hervieu et Brieux; avec le GOÛT DU VICE, de M. Henri Lavedan, etc., etc.
Nous devons ajouter que L'ILLUSTRATION va publier toute une série de romans signés des noms les plus appréciés du public. Après la FORCE DU PASSÉ, par Mme Daniel Lesueur, que nous commençons aujourd'hui, nous donnerons des oeuvres importantes de MM. Michel Corday et J.-H. Rosny, de Mmes Marcelle Tinayre et Claude Lemaitre... et bien des surprises agréables sont réservées à nos lecteurs.
Journal D'une Étrangère
Après dîner. C'est la demi-heure, un peu morne, durant laquelle les hommes se sont réfugiés au fumoir, pour empester de tabac les tentures et se chuchoter à l'oreille des anecdotes grivoises. Nous sommes là sept ou huit femmes groupées, dans un coin du salon trop vaste, autour de la maîtresse de la maison, qui nous sourit d'un air préoccupé. Cette fuite subite des maris a comme «jeté un froid»; il faut le temps de se réinstaller, de reprendre contact, et l'on cherche des sujets de conversation.
L'actualité les fournit et peu à peu s'établit un courant de familiarité gentille. On parle de la guerre et des modes nouvelles, des projets de M. Dujardin-Beaumetz et du duel épistolaire où se mesurèrent ces jours-ci, avec une si belle véhémence, Mmes Syveton et Lebaudy; on agite la question de savoir si Mme Madeleine Lemaire, dont l'exposition s'est ouverte hier, rue de Sèze, «est en progrès»: et l'on se réjouit de voir se rouvrir tout à l'heure celle des Aquarellistes.
--Et votre dispensaire?
La personne à qui l'on s'adresse est une jolie femme d'aspect grave, qui écoutait nos bavardages sans rien dire. C'est la femme du docteur Y..., mon médecin, fondateur, aux environs de Paris, d'un dispensaire dont l'inauguration a été récemment signalée avec force éloges dans les journaux. Mme V... sourit modestement, soupire, se plaint du surcroît de peine et des sacrifices d'argent que cette oeuvre impose à son mari; courses quotidiennes en banlieue... grosses responsabilités assumées... «Il n'avait pas besoin de cela.» Etourdiment, une dame dit: «Quel intérêt avait-il alors à l'entreprendre?»
Mme V... réplique, d'un ton un peu pincé:
--Aucun autre intérêt, madame, que celui d'être utile aux malheureux. C'est une création dont la nécessité s'imposait. Le gouvernement ne voulait rien faire; il fallait bien que quelqu'un se dévouât. Mon mari s'est dévoué... Je sais bien que cela étonne, et qu'on est difficilement cru, quand on dit d'un homme qu'il a fait une chose généreuse, sans arrière-pensée d'en tirer profit...
Elle a dit cela d'une voix presque émue. Une porte s'est ouverte. Les hommes ont fini de fumer et se répandent dans le salon avec des airs guillerets et des figures un peu rouges. Le docteur V... est venu s'asseoir près de moi; je le complimente. «Nous parlions de votre affaire, lui dis-je; c'est très bien, ce que vous avez fait là.» Il ricane, me conte son histoire et, comme je suis un peu sa confidente, il conclut tout bas: «Et puis... c'est le ruban rouge dans un an.»
Lui au moins est plus franc que sa femme. Et pour la première fois j'aperçois quelle imprudence ce serait de supprimer en France l'institution de la Légion d'honneur. Elle est menacée, paraît-il; quelques parlementaires se sont avisés de démontrer l'inutilité de cette passementerie et d'en demander l'abolition. Psychologues ingénus! Ils voudraient retirer à l'État, qui a tant d'argent à dépenser, le moyen d'être gratuitement aimé, défendu, enrichi... Où trouveront-ils l'équivalent de cette monnaie-là? Moyennant l'espérance de nouer un jour un petit bout de moire écarlate à la boutonnière de son habit, mon médecin donne à son pays, pour rien, une partie de sa fortune et de son temps. «C'est une vanité ridicule», affirment ces messieurs. Et puis après?
Je vois très bien ce que l'État risquerait de perdre à ce que cette vanité-là disparût de nos moeurs; je ne vois pas ce qu'il gagne à prétendre la corriger.
La municipalité parisienne nous annonce la reprise annuelle de ses bals. On dansera, dans deux jours, à l'Hôtel de Ville! Je n'irai pas. J'aime trop Paris pour me complaire en des spectacles où sa grâce m'apparaît un peu diminuée, et je trouve que ces fêtes sont de celles qu'une ville qui a le souci de passer pour la plus spirituelle du monde ne devrait pas donner.
Je me souviens de la soirée que je passai là, il y a deux ans, la première fois que je revins à Paris. De ma vie je ne fus si bousculée! Mais ce n'est pas de cela que je me plains. Une fête n'est «réussie» qu'à la condition qu'on s'y écrase, et la difficulté de s'y mouvoir, la cohue aux vestiaires, l'insuffisance ou l'incommodité des sièges, un peu d'asphyxie autour des orchestres et la vision de quelques bourrades échangées autour de buffets inaccessibles sont les conditions essentielles du plaisir qu'on y vient chercher. Mal assise au théâtre, dans une salle bondée de gens, où j'étouffe, je me sens d'avance disposée à trouver excellent un ouvrage autour duquel tant de curiosités font escorte à la mienne; et il y a bien des chances, au contraire, pour que j'y bâille, si trop de loges et de fauteuils sont vides autour de moi. Il existe un panurgisme de l'ennui comme de la joie et j'éprouve une déception, comme un froissement de vanité blessée, à m'être dérangée pour un plaisir qu'ont l'air de dédaigner les autres.
Les bals de l'Hôtel de Ville ne nous exposent point à ce genre de malaise. On ne rencontre jamais là moins de cinq ou six mille personnes, curieuses d'y danser, de s'y rafraîchir pour rien ou d'y assister, du haut d'un escalier, au défilé des «hommes connus» du Parlement... mais l'étrange promiscuité de figures! On a voulu convier égalitairement à ces fêtes toutes sortes de ménages et ainsi affirmer une sorte de droit public au quadrille municipal... D'honnêtes familles, de conditions fort mêlées, y sont donc accourues de partout, et cela compose un spectacle peu joli, de douteuses élégances, de gaietés un peu triviales, de pauvretés «habillées» que rend plus choquantes à l'oeil la somptuosité même du décor où elles s'encadrent. On croit honorer la foule en lui ouvrant, pendant une nuit, les portes d'un palais; en lui faisant verser de l'orangeade et distribuer des petits pains au foie gras par des messieurs cravatés de blanc qui, tout bas, se moquent d'elle. Cruelle politesse! Parmi le luxe de ces architectures, de ces murailles et de ces plafonds où s'inscrivent les signatures des peintres les plus «cotés» de ce temps-ci; parmi ces tapisseries, ces lumières, ces fleurs, un habit mal coupé semble comique; une robe pauvre fait de la peine; certains rires, un peu bruyants, choquent l'oreille comme une grossièreté... Il y a des harmonies nécessaires, et c'est jouer un méchant tour à Jenny l'ouvrière que de l'inviter à la table du roi.
Sonia.
A la galerie des femmes de nos ministres, publiée dans son précédent numéro, l'Illustration ajoute aujourd'hui le portrait de Mme Etienne Clémentel. Elle le présente sous la forme d'une exquise oeuvre d'art: un buste dû au ciseau de Mathurin Moreau, et dont le nouveau ministre des colonies a bien voulu autoriser la reproduction ici, consentant, dans une pensée des plus délicates, à soulever les voiles d'un deuil intime, afin d'associer publiquement à sa haute fortune politique une mémoire très chère.
Le député du Puy-de-Dôme, en effet, est veuf depuis quelques années. Or, son mariage se distingua de l'ordinaire par une particularité qu'il convient de soustraire à l'ombre discrète de la vie privée: car elle semble avoir exercé une mystérieuse influence sur l'orientation du futur ministre, et ainsi elle prend actuellement un réel intérêt.
Etant notaire à Riom, M. Clémentel rencontra chez M. et Mme Roux, deux excellents artistes, des compatriotes, une jeune fille accomplie, leur nièce, qui, pour séduisante qu'elle fût au physique, n'offrait rien du type arverne. C'était une fleur des tropiques transplantée sur notre sol: née à Saigon, d'un colon français, M. Fournier, et d'une mère annamite, elle avait été amenée en France par ses parents dès qu'elle put supporter le voyage--elle avait alors un an. Devenue bientôt orpheline, elle avait été adoptée par son oncle et sa tante. Elle s'était acclimatée, développée, épanouie à leurs côtés, entre le chevalet du peintre et la selle du sculpteur, devenant elle-même une aquarelliste fort adroite. M. Clémentel l'épousa. D'une heureuse union qui dura quatre ans, trois enfants naquirent; le dernier, hélas! ne connaîtrait pas sa mère, brusquement enlevée au même moment où il venait au monde, et,--le sort a de ces injustices cruelles,--l'homme politique arrivé ne devait pas avoir la joie de partager toute sa destinée avec la compagne, maintenant remplacée auprès des trois enfants par Mme Roux et leur grand'mère, et qui ne survit plus à ses yeux qu'en souvenir et en effigie.