Storieta
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Journal D'une Étrangère

Ce drame du Farfadet n'aura pas été pour nous qu'un affreux cauchemar de deux semaines: il laissera, ce me semble, dans l'esprit des braves gens qui réfléchissent, le souvenir d'une très douloureuse leçon... Vraiment notre science a d'étranges lacunes et nous sommes un peu trop fiers, peut-être, des victoires qu'elle nous aide à remporter, çà et là, sur la vie. Elle a réalisé, cette pauvre science, des tours de force dont la vue nous stupéfie; et c'est pitié de voir éclater tout à coup son impuissance en face de problèmes dont il semblait que la solution ne dût être qu'un jeu pour elle...

Nous avons fait de la vapeur et de l'électricité nos esclaves, trouvé des remèdes géniaux aux maux humains; nous avons inventé le téléphone, le cinématographe et la télégraphie sans fil; nous saurons demain, peut-être, diriger un aérostat dans la tempête; nous photographions l'invisible; nous creusons sous les montagnes des tunnels de dix lieues et nous nous entre-tuons, sans nous voir, à quinze kilomètres de distance. Tout cela est beau. Mais qu'une embarcation, large comme un bateau de pêche et où quinze hommes à peine peuvent tenir, glisse au fond de l'eau, dans un peu de boue, et voilà notre génie désarmé. La mer est calme comme un lac; à cinq cents mètres du bateau disparu, un arsenal offre aux naufragés le secours d'un outillage formidable; on s'empresse, on met en oeuvre toutes les compétences, tous les courages; et, pendant ce temps, quatorze créatures humaines, qu'on ne peut sauver, agonisent, meurent de faim, de soif, d'asphyxie. Il faut travailler huit jours pour amener à fleur d'eau cette coquille de noix. Huit jours... A peu près, je crois, le temps qu'on met aujourd'hui pour aller du Havre à Chicago!...

... A l'occasion du 14 Juillet, quelques anciens soldats viennent d'être décorés de la médaille militaire. J'ai lu dans les journaux la liste de leurs noms. Ils sont quatorze. La plupart d'entre eux sont des combattants de 1870 qui ont attendu pendant trente-cinq ans que le gouvernement daignât s'intéresser à eux, reconnaître leurs services et les récompenser. Encore ceux-là n'ont-ils pas trop sujet de se plaindre; ce sont les favorisés, sur qui la République «avait l'oeil». A côté de ces chançards, j'en rencontre deux, en effet--nommés Caseneuve et Marchand--qui, simples soldats, furent «retraités pour blessures reçues au siège de Sébastopol, en juillet 1855». Ce sont aujourd'hui de pauvres vieux. Depuis cinquante ans, silencieusement, ils guettaient la récompense espérée; elle n'arrivait pas vite; ces troupiers n'avaient sans doute ni sénateurs ni députés dans leurs familles. Caseneuve et Marchand donnent un bel exemple de patience à la jeunesse. Ils sont la preuve que tout arrive, même les choses qu'on a fini de désirer.

Mais comment ces aventures comiques sont-elles possibles? L'État n'ignorait ni l'existence ni les titres de Caseneuve et de Marchand, puisque, depuis un demi-siècle, il les pensionnait. Qu'attendait-il, au juste, pour ajouter à son aumône la gloire d'un petit bout de ruban? On m'a raconté que l'ancienne chanteuse Scriwaneck, ayant appris que sa photographie avait été trouvée, en 1870, dans la poche d'un soldat mortellement blessé, s'était écriée: «Pauvre enfant... Si j'avais su!»

A l'égard des deux mutilés de Sébastopol, la grande Chancellerie ne pouvait invoquer ce genre d'excuse. Il y a cinquante ans qu'elle «savait»...

Une baraque à la fête de Montmartre. Mieux qu'une baraque: un vrai théâtre, tout fleuri de lampes électriques. C'est fête. Il est onze heures du matin et l'on distribue aux petits forains leurs prix de l'année, car les petits forains ont une école (démontable) et deux institutrices, aussi nomades qu'eux-mêmes, qui les accompagnent dans leurs déplacements. Je passais là. Cette illumination, en plein jour, d'une baraque de foire et le bruit de l'orchestre invisible m'intriguaient. J'ai demandé à voir. Le plus obligeamment du monde, un colosse en habit noir et cravaté de blanc m'a conduite dans la salle et fait asseoir près d'une table où s'empilaient des livres rouges à tranches dorées et des couronnes en papier peint.

Derrière cette table, des messieurs à mine grave et très bien mis étaient assemblés. Mon voisin me les nomma: c'étaient un dompteur célèbre, un athlète, un tenancier de manège de chevaux de bois, le directeur du théâtre où se donnait la cérémonie et quelques autres «patrons» du lieu. Les mamans, souriantes, avaient revêtu leurs plus fraîches toilettes (quelques-unes me semblèrent presque élégantes) et la tenue de ces écoliers et de ces écolières--petites robes et complets de bonne coupe, coiffures coquettes, petites mains gantées de fil blanc--donnait une impression d'aisance heureuse, de confort. Des personnages officiels présidaient la fête: un conseiller municipal, un inspecteur d'académie. Ils parlèrent. Les trompes des automobiles, le trot des chevaux sur l'asphalte et surtout le roulement ininterrompu des tramways de Trocadéro-la-Villette déchaînaient autour de nous une cacophonie, un vacarme de tonnerre et de ferraille remuée contre quoi les quatre cloisons de toile peinte de la baraque défendaient mal nos oreilles. Aussi entendait-on peu les orateurs. Je compris cependant qu'ils exhortaient ces enfants à l'accomplissement de leurs devoirs sociaux et rendaient hommage à l'utilité des professions «artistiques» où se distinguaient leurs parents. On les acclama. Des vers de M. François Coppée furent dits; je ne sais quelle romance de Beethoven fut chantée par un violon; on distribua des livrets de caisse d'épargne aux lauréats les plus brillants; la Marseillaise fut jouée.

Les forains eux-mêmes deviennent des «réguliers», et le saltimbanque, en s'enrichissant, s'embourgeoise. Sur le boulevard, entre deux roulottes toutes neuves dont les portes d'entrée se faisaient face, une jeune femme, d'excellente mine, apprêtait le déjeuner. Dans l'une des voitures, les fourneaux bien astiqués où fumait un odorant fricot; le couvert dressé sur une nappe blanche; dans l'autre, un mobilier presque cossu de petit salon bourgeois; un piano, des vases pleins de fleurs et, tout au fond, le lit de cuivre de la chambre à coucher tendue de cretonne claire. Je demandai à la jeune femme: «Combien cela coûte-t-il, une roulotte?» Elle eut un sourire modeste:

--Je ne sais pas, me dit-elle, je suis la bonne.

Un clou chasse l'autre... et l'étranger continue de défiler dans Paris. A peine l'Angleterre, après l'Amérique, a-t-elle plié bagage, que la Perse survient et s'installe. Nasr-ed-Din, le souverain d'hier était, me dit-on, un fervent ami des Français; Mouzaffer-ed-Din est également leur ami, ses fils le seront; ses petits-fils aussi. Etranges amis, dont l'âme nous demeure obstinément mystérieuse et close... Qui sont ces gens? Notre civilisation les attire, et cependant ils ont peur d'elle. Ils boivent nos eaux minérales et notre cuisine leur semble louche. On m'a conté qu'il y a seize ans Nasr-ed-Din consentit à venir déjeuner au premier étage de la tour Eiffel; mais qu'à la vue de l'ascenseur qui devait le mener au sommet, il fut pris d'une peur folle et s'enfuit à pied, suivi de son escorte ahurie, jusqu'à la voiture qui l'attendait à l'entrée du Champ de Mars. A la vitesse de six lieues à l'heure Mouzaffer-ed-Din consent à voyager en chemin de fer; au delà, il s'effare, perd la tête, menace de tirer la sonnette d'alarme. On le dit brave homme: mais ce brave homme entend ne nous rien laisser connaître de ses affaires et, là-dessus, ses ministres demeurent aussi fermés que lui. Ils ont raison. Nous sommes encore très éloignés de «l'âme persane», ainsi que le prouve cette anecdote:

Le chah de Perse était accompagné, à Paris, l'an dernier, d'un ministre nommé Mahmoud Khan qui ne figure point cette année dans sa suite.

--Qu'est devenu Mahmoud Khan? demandait hier un journaliste de mes amis à l'un des fonctionnaires de l'entourage de Sa Majesté.

--Il est mort, monsieur.

--Le pauvre homme! Il était jeune, pourtant, et semblait jouir d'une santé admirable.

--Admirable, en effet.

--Il a été malade longtemps?

--Non, monsieur. Il n'a pas été malade du tout. Il est mort d'une façon subite.

--Comment cela?

M. Villaverde

M. Villaverde, qui naguère encore, au moment du voyage d'Alphonse XIII en France, occupait la présidence du conseil des ministres d'Espagne, est mort, le 15 juillet, à l'âge de cinquante-cinq ans, succombant à une congestion cérébrale.

Avocat réputé, après avoir commencé sa carrière publique comme sous-secrétaire au ministère des Finances, il était devenu préfet de Madrid. Il eut, ensuite, les portefeuilles de la Justice et de l'Intérieur; puis il fonda, avec M. Silvela, la fraction des conservateurs indépendants, distincte du vieux parti catholique. Très compétent en matière financière, il avait pris pour la première fois le portefeuille des Finances au lendemain de la guerre qui aboutit à la perte de Cuba. On le retrouvait au même poste en 1903 et enfin au mois de janvier 1905, époque où il succédait au général Azcarraga, en qualité de président du conseil. Le mois dernier, il quittait le pouvoir, renversé par une coalition de libéraux et de conservateurs.

M. Villaverde avait donné des gages de sympathie pour la France. Ses compatriotes lui savaient gré d'avoir appliqué ses aptitudes spéciales à la réforme des abus et au relèvement du crédit national; aussi sa mort a-t-elle été vivement ressentie en Espagne.

Nous publions ci-après la suite de l'enquête illustrée de notre collaborateur Gustave Babin sur l'extraordinaire aventure du "Kniaz-Potemkine"; nous reprendrons, la semaine prochaine, la publication de l'intéressant récit du "Voyage en Norvège", écrit pour L'Illustration par M. Brieux.

Voici le théâtre où s'est déroulé le dernier acte d'un drame qui passionna les deux mondes et qui pouvait plus mal finir: Constantza, aujourd'hui encore une toute petite ville maritime, qu'aperçoivent de la portière de leur sleeping les voyageurs de l'Orient-Express en route vers Constantinople; demain, quand les travaux formidables qu'on y exécute vont être achevés, un beau grand port, pourvu d'un matériel moderne, et rival d'Odessa peut-être.

Cette ville est souriante, gentillette, au bord d'une vraie mer d'Orient, d'un bleu tendre, ridée à peine et tout inondée d'éclatante lumière. Dans les rues, quelques matelots, blancs et nets comme s'ils sortaient de leur «coffre», avec de grands cols bleus, coquettement empesés et, çà et là, des officiers, très élégants sous une tunique gris-tourterelle fort seyante, et aimables, empressés... comme de vrais marins français. Car Constantza est le port militaire de la Roumanie et, à l'abri de ses jetées, sont mouillés le croiseur Elisabeta, la longue flamme de guerre pendant inerte à son mât, et les deux torpilleurs Zmeul et Naluca,--toute la flotte roumaine, que d'aucuns avaient espéré voir s'augmenter d'une unité assez inattendue, le Prince-Potemkine-de-Tauride.

Constantza, on se le rappelle, fut le premier port que visita le Potemkine à son départ d'Odessa. Il venait y demander des vivres qu'on eut le regret de devoir lui refuser. On le fit dans des formes adoucies, car le Roumain est accueillant, charitable et peut-être, au fond, pas animé d'une sympathie outrée pour la Russie.

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