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L'Illustration, No. 3259, 12 Août 1905
by Various
Language: fr285 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: L'Illustration·French Literature·History - Modern (1750+)
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #35827.
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Dimanche soir, en wagon. Dix heures. Je suis allée dîner, comme tout le monde, à la campagne et, dans la cohue, parmi les cris et les bousculades du retour, je me suis laissé pousser, hisser vers le premier wagon venu. Troisième classe. Des gens sont debout sur le marchepied; d'autres, assis sur l'escalier qui mène à l'impériale de la voiture. On s'entasse, on s'écrase joyeusement. Quatorze personnes se sont empilées dans le compartiment de dix places où je suis assise. Les jeunes gens, un peu «allumés», s'excusent, en propos comiques, de tenir tant de place; les femmes rient; une petite fille pleure: on lui donne une claque; elle se tait. La chaleur est intenable; on a entassé sur les planches supérieures du compartiment des brassées de fleurs, une brouette d'enfant, des paniers où sonnent la vaisselle et les bouteilles vides du déjeuner, des filets mouillés où il y a du poisson frais, des engins de pêche. On roule... A côté de moi, est installée toute une famille: le père, la mère, la grand'mère, deux petits garçons, un bébé. Types d'ouvriers aisés. La mère secoue sur ses genoux, pour l'endormir, le dernier-né dont les petites mains se crispent sur un biberon; la grand'mère s'est assoupie tout doucement, contre mon épaule; le lumignon jaune de la voiture éclaire de reflets tragiques ses joues en sueur, ses mèches grises dénouées que coiffe un chapeau trop fleuri, posé de travers. D'une voix pâteuse--la voix d'un homme qui a eu soif depuis ce matin et ne semble pas encore désaltéré--le père raconte aux voisins sa journée: lever à cinq heures; quatre heures de course au soleil, à la recherche d'une «bonne place»; déjeuner sur l'herbe, «trop de mouches»; pêche et promenade jusqu'au dîner; orage; retour à la gare sous l'averse... Il bâille en contant cela. Tout le monde s'est endormi; la grand'mère est maintenant affalée sur moi de tout son poids, et ronfle. On la réveille. C'est Paris.
Je les regarde descendre de wagon, chargés de paquets, titubants, les yeux brouillés de sommeil, exténués. On a posé le petit enfant dans la brouette et la famille, lentement, se met en marche, parmi les groupes braillards qui la bousculent.
Et j'admire au prix de quels éreintements le peuple s'amuse, et ce que représente, pour lui, de fatigue une journée de «repos». On mettrait en interdit le patron qui oserait, à quelque prix que ce fût, imposer à des ouvriers de pareilles tâches...
Tous, il est vrai, n'ont pas les mêmes goûts; et, par exemple, un grand nombre de Parisiens avaient, dimanche dernier, préféré au plaisir de la «balade» champêtre celui de demeurer à Paris pour y acclamer Étienne Dolet. Justement, à l'heure de prendre mon train, j'ai vu passer, sous ma fenêtre, un de ces groupes. Une jeune femme, coiffée d'un chapeau rouge, le précédait; derrière elle, un drapeau rouge était déployé, que portaient des jeunes gens. Je les ai suivis jusqu'à l'Hôtel de Ville. Ils criaient, sur un rythme de marche: Hou! Hou! la calotte! Un de mes amis, professeur à l'École des Langues orientales, m'accompagnait; je le priai de me renseigner sur l'étymologie de ce cri, que j'entendais pour la première fois.
--J'ignore, me dit-il, l'origine de Hou! Hou! Je sais seulement que cette sorte de beuglement est très usitée dans les réunions hostiles au clergé. C'est également le clergé que désigne cette expression: la calotte, et je ne saurais non plus vous dire à qui revient le mérite de l'avoir lancée.
--Y a-t-il longtemps, demandai-je, qu'existe cette coutume parisienne de commémorer Étienne Dolet?
--Non, dit mon ami. Cela est tout récent. C'est venu comme une mode. Les libres penseurs cherchaient un ancêtre; ils ont découvert celui-là.
--Ce sont des prêtres qui ont brûlé Dolet?
--Du tout. Ce sont des juges ordinaires.
--Avait-il commis quelque crime de lèse-majesté?
--Non. Dolet respectait et aimait passionnément son roi; et jusqu'à la fin de sa vie--jusqu'au bûcher exclusivement--François Ier le protégea.
--C'était un ennemi de la religion, sans doute?
--Nullement. Dolet fut un parfait catholique, ennemi de toutes les hérésies, et qui ne dut l'ennui d'être brûlé vif qu'à des haines personnelles, à des jalousies, à des cabales d'école où la religion n'était pour rien. En sorte que ce martyr serait fort étonné s'il pouvait apprendre aujourd'hui quelles sortes de gens l'acclament. Il est vrai que ceux qui l'acclament seraient bien plus surpris encore si on leur apprenait au juste ce que c'était qu'Etienne Dolet. La plupart n'éprouvent pas, d'ailleurs, le besoin de le savoir. La statue de Dolet, c'est quelque chose au sujet de quoi l'on manifeste contre quelqu'un; c'est, une fois par an, l'occasion de pousser des cris dans la rue, «d'embêter Lépine», et de remplir d'un peu d'agitation les loisirs d'un dimanche d'été.
Il ne m'a pas paru cependant que cette manifestation, ces défilés de couronnes, de bouquets d'immortelles et de drapeaux causassent à M. le préfet de police beaucoup d'émotion. Il allait et venait, presque souriant, et l'on eût dit que lui aussi était heureux de cette occasion d'occuper sa journée... Car il est devenu, depuis quinze jours, terriblement vide d'événements, notre Paris. C'est effrayant à avouer: on s'y ennuie. Il semble que les vacances aient emporté loin de lui tous les sujets de curiosité, de plaisir ou d'émotion que la vie ordinairement y multiplie; et nous sommes de pauvres abandonnés qui n'avons plus d'autre ressource, pour nous distraire, que de braquer nos lunettes au loin, sur l'horizon de la province et de l'étranger.
Le prince Kadolin et M. Bouvier se reposent, et c'est aux États-Unis que sont engagés, à cette heure, les grands colloques diplomatiques. Witte... Komura... que nous voilà loin du quai d'Orsay! Les fêtes de l'Entente cordiale s'étaient commencées à Brest et continuées à Paris; elles s'achèvent au-delà du détroit, et c'est de Portsmouth que nous vient, cette semaine, le bruit des canonnades fraternelles et des clameurs de fête. Nos champs de courses sont déserts; c'est en Normandie qu'il faut aller pour perdre avec élégance son argent. Les amateurs de théâtre courent à Orange acclamer Berlioz, Eschyle et Boïto, ou célébrer à Vevey la Fête des Vignerons; et, pour ceux qui ne veulent pas, quand même, s'éloigner trop du boulevard, il y a le théâtre de la Nature, à Champigny... Les reporters suivent M. Deibler à Dunkerque; un congrès de Bleus s'ouvre en Bretagne et c'est à Boulogne-sur-Mer que M. le docteur Zamenhof inaugurait, tout à l'heure, un autre congrès: celui des espérantistes.
SONIA.
QU'EST-CE QUE L'ESPÉRANTO?
Les espérantistes viennent de tenir, à Boulogne-sur-Mer, leur premier congrès international. L'espéranto, la première «langue universelle» qui ait la chance d'être patronnée par de nombreux savants, compte aujourd'hui en France 30.000 adhérents; mais la plupart des personnes qu'il laisse sceptiques ou indifférentes en ignorent totalement le principe. Essayons de le préciser en quelques lignes.
Pour chaque mot, ou plutôt pour chaque idée, on a choisi la racine correspondant à cette idée dans le plus grand nombre de langues aryennes. Ainsi, on a pris les racines doktor, honest, pur, qui se retrouvent dans cinq ou six langues; dom (maison), via (voir), qui existent dans deux ou trois. Les mots spéciaux à une langue, comme sport, ont été conservés; enfin, entre deux racines différentes représentant chacune la même idée dans un nombre de langues égal ou sensiblement égal, on a généralement donné la préférence à la racine la plus latine.
Fait à noter, d'ailleurs, cette langue internationale n'est pas construite comme l'exigerait une langue «universelle» dans l'acception scientifique du mot; elle se préoccupe surtout d'être accessible au monde américo-européen. Or, si l'on songe que l'anglais peut être considéré comme une langue franco-allemande, on ne s'étonnera point de rencontrer les racines latines en majorité dans le vocabulaire espéranto.
Ce vocabulaire comprend actuellement un millier de racines, chiffre très suffisant pour répondre aux besoins normaux de la conversation et de la correspondance. Toute la connaissance de la langue se réduit à la possession de ces racines, en général faciles à retenir pour les Latins, surtout s'ils possèdent quelques notions d'allemand.
Avec ces racines qui expriment des idées, nous formons les mots et les phrases, à l'aide d'une trentaine de préfixes et de suffixes et de seize règles extrêmement simples ne comportant aucune exception.
L'article défini la est invariable comme le the anglais. Le genre grammatical n'existe pas: il n'y a que le genre de sexe.
Tous les modes d'un mot s'expriment par un changement de finale: patro, père; patra, paternel; pâtre, paternellement; patrino, mère; patrina, maternel.
Le verbe ne change pas pour les personnes, celles-ci sont désignées par le seul pronom. Tous les temps sont déterminés par douze finales: mi jaras, je fais; mi jaris, je faisais ou j'ai fait; mifaros, nous ferons; mi farus, nous ferions, etc.
L'emploi des préfixes et des suffixes évite encore un nombre considérable de mots nouveaux. Mal indique le contraire: ami, aimer; malami, haïr. Ist indique la profession: boto, botte; botisto, bottier, etc.
Ces quelques exemples nous paraissent résumer de façon très claire les principes de l'espéranto.
Ajoutons que chaque mot se prononce absolument comme il est écrit, les lettres gardant le son alphabétique qui se trouve presque toujours conforme à celui de l'alphabet français. L'accent tonique se place sur l'avant-dernière syllabe. On supprime ainsi toute difficulté sérieuse pour l'intelligence de la langue entre personnes de nationalités différentes.
Le volapük, qui occupait le monde vers 1885, était plus compliqué et empruntait presque tous ses éléments aux langues saxonnes. Cette phrase: «La vie de l'homme est courte», s'exprimait en volapük: «Lif mena binom blefik.» En espéranto, elle se traduit: «La vivo de l'homo estas mallonga.»
L'espéranto est justement considéré comme un chef-d'oeuvre et il est à prévoir que, d'ici quelques années, il sera parlé et compris sur tous les points du globe par les personnes possédant une certaine culture intellectuelle. Il fut créé de toutes pièces par un Russe, le docteur Zamenhof, né en 1859, à Biélostok, dans le gouvernement de Grodno (Pologne). Ce savant, dont le nom encore ignoré du grand public deviendra bientôt mondial, a ainsi résolu un problème qui, depuis deux siècles, hantait les esprits les plus remarquables et auquel on n'avait apporté que des solutions lamentables. Il conçut son projet de langue universelle vers 1878, alors qu'il était élève au gymnase de Varsovie; c'est seulement en 1887 qu'il publia son premier ouvrage sous le pseudonyme de Doktoro Espéranto (qui espère).
Détail amusant et éloquent: c'est la librairie Hachette, la maison classique par excellence, qui édite tous les ouvrages concernant l'espéranto, approuvés par le docteur Zamenhof.
Au moment où le comte Heyden va occuper le fauteuil présidentiel, le prince Paul Dolgoroukof entre, annonçant l'arrivée de la police et demandant au Congrès la permission d'introduire les agents.
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