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La Popularité

Dans quelques jours, la remise des pouvoirs présidentiels va être faite à M. Poincaré, avec un cérémonial qui sera en quelque sorte le baptême officiel de sa popularité toute jeune et déjà vigoureuse,--et ce tranquille événement donnera lieu, comme il est aisé de le prévoir, à d'innombrables manifestations de la particulière sympathie qu'éveille dans la masse--en dehors de tout point de vue politique--le nom seul du nouvel Élu.

La popularité!... De quoi est composée cette grosse faveur du Destin qui se porte sur un homme, met en vedette matérielle et morale sa personne et tout ce qui s'y rattache? On ne sait. Y a-t-il une marche à suivre pour l'atteindre! Existe-t-il des moyens connus et sûrs de l'obtenir et de la conserver? Est-elle la réussite de combinaisons savantes, d'un travail mystérieux, d'une ligne de conduite difficile et secrète? Non. Elle se montre aussi capricieuse que la fortune, aussi aveugle que l'amour. La grandeur de la fonction, la, hauteur du poste et le rang du personnage ne suffisent pas toujours à l'attirer. Souvent même ils la repoussent et l'éloignent pour toujours. Nuls ne furent moins populaires que certains rois. Le diadème souverain ne garantit aucunement cette autre et lourde couronne d'une richesse un peu fruste, comme faite exprès pour être mise en public, et vue de loin, par les foules, pour leur tirer des regards, des cris et des acclamations, dans la poussière.

Il est donc bien rare que la popularité choisisse pour les sacrer ceux qui se consument d'elle, qui en font la préoccupation, l'idée fixe et le but étroit de leur vie. Elle n'est un sommet que pour les hommes désintéressés qui ne se sont pas souciés d'en préméditer l'ascension, qui ont poursuivi paisiblement et dignement leur chemin dans la vallée du devoir, là où il passait. Les premiers, les âpres et cupides soupirants de ses faveurs, elle s'amuse d'eux, les lanterne, les regarde avec malice courir, lever les yeux, les bras, trébucher, tomber au moment où ils croient qu'ils la touchent, et elle les laisse finalement essoufflés et à jamais déçus. Ou bien alors, si elle accepte d'être attrapée par ces coureurs de l'orgueil, ce n'est que pour les perdre et les précipiter rapidement de plus haut. Tandis qu'au contraire, aussitôt bien disposée pour les seconds, les sages qui paraissent l'ignorer, elle prend leur direction en les suivant d'abord, les accompagne de côté, les escorte, tourne autour d'eux, et les conseille sans qu'ils sachent quelle voix amie leur parle tout bas. Prudemment, sans vaine fièvre, avec une habile lenteur, elle mène ainsi ses préférés jusqu'à la minute décisive où tout à coup, hâtant l'allure, et dépassant celui qu'elle guidait en arrière, elle lui révèle sa flatteuse et redoutable présence, sans se montrer à lui personnellement, car c'est une divinité singulière, invisible et impalpable qui n'existe que par ses manifestations d'une étonnante diversité. A peine a-t-elle fait son choix que l'homme investi de ce privilège entend, dès qu'il paraît, retentir des vivats. Il s'effraie, ne comprenant pas encore. «Quel est ce bruit? Où vont ces clameurs?» Et la voix mystérieuse lui chuchote: Ce bruit est pour toi. Ces cris poussés vont à toi--Ces chapeaux qui se lèvent?--Pour te saluer.--Ces sourires? ces baisers des femmes? ces fleurs des jeunes filles?--Pour toi aussi. Pour toi, cette allégresse générale qui, à, ton seul aspect, monte du coeur à la surface de tous les visages... et cette confiance épanouie... et ces regards, et tout ce que tu vois et tout ce que tu ne vois pas, est tout ce que tu sais et tout ce que tu ignores... ton image épinglée dans les chaumières, ton nom répété dans toute la France avec l'accent savoureux de chaque province, ton buste en plâtre, en pierre, en marbre,... enfin c'est moi qui te parle, moi la Popularité!... qui, à partir de cet instant, t'auréole et te transforme en t'accaparant. Pour tout ce que je te donne, en effet, je vais te prendre en entier. Tu ne t'appartiens plus, tu es à moi. Tout de ta personne, à présent, me revient de plein droit, tes traits, ton histoire, tes vieux parents, tes enfants, ta famille, ta maison, tes habits, tes serviteurs, tes chiens, tes goûts, tes manies... Tu n'as plus la permission d'avoir des secrets. De tout ce qui te touche je m'empare pour en faire des récits, des anecdotes, plaisantes et fausses, qui vont courir les gazettes et le monde. Je cite tes mots ou je les invente. Je te compose des sosies. Tu peux posséder dans ton passé une oeuvre longue et bonne, et de haut mérite, peu importe! N'aurais-tu rien fait que tu semblerais, en étant populaire, avoir fait quelque chose, quelque chose de grand par quoi tu m'as forcée. Aussi, comme tu vas être heureux en apercevant partout, sur les fronts, dans les prunelles des hommes, le gai reflet de tes désirs, de tes intentions, de ta bonne volonté, de tes fermes espoirs! Chaque inconnu, dans la foule, a l'air maintenant de te connaître et d'être ton ami. Le peuple te tutoie de loin. L'armée semble ton escorte naturelle. De te sentir aidé, deviné d'avance, et soulevé par le crédit universel, quelle belle joie, bientôt, n'éprouveras-tu pas? Tu boiras à longs traits la plus noble de toutes, celle de te savoir aimé, dans la plus confiante plénitude. Tu te diras... «Je protège et je rassure.» et la pesante servitude de ne plus jamais passer inaperçu te sera douce pourtant si tu penses qu'elle a pour cause cette étrange et instinctive cordialité du nombre qui ne s'abat jamais sur quelqu'un sans une raison sérieuse, apparente ou inexpliquée.»

Et, cependant, malgré ses magnifiques bénéfices et l'ampleur de ses émotions, la popularité est terrible et presque funeste. Comment l'entretenir et la garder sans se compromettre, ni s'atteindre et se diminuer? Même si elle se maintient, elle ne peut grandir. Forcément, elle baisse dès qu'elle dure. Elle a un tel appétit que peu d'hommes sont capables de l'apaiser. Plus on lui accorde, plus elle demande et réclame. C'est une dévoratrice. Enfin, elle n'a ni réflexion, ni logique, ni équité. A propos de rien, sans fournir de raison, elle s'en va comme elle était venue, en un jour, laissant éperdus et isolés ceux qu'elle abandonne et qui demeurent inconsolables d'avoir perdu son esclavage. Rien de navrant et d'abattu comme l'homme autrefois populaire et dégringolé dans, l'oubli! C'est une épave. Il traîne et meurt d'avoir été l'idole, devant laquelle aujourd'hui l'on passe sans tourner la tête. Et il assiste au triomphe de son successeur sans être consolé par l'idée que lui aussi Connaîtra l'ingratitude et la désertion des masses humaines.

Sans la prendre au tragique, aussi bien dans les, grâces qu'elle dispense que dans la disgrâce qu'elle inflige, j'ai idée que la popularité sera de la plus aimable clémence pour il. Poincaré, vers lequel elle s'est déjà jetée spontanément. Notre nouveau président a tout ce qu'il faut pour la maintenir avec gentillesse à sa place, et ne pas se laisser gêner par elle. Il ne lui permettra pas d'excessives familiarités. Il ni la laissera pas venir trop près, le coudoyer et regarder dans ses affaires, et, sans la rebuter, il n'aura pas non plus de faciles empressements à son égard. Elle aime assez d'ailleurs, au fond, qu'on lui fasse sentir çà et là les distances, et elle considère deux fois plus celui qui ne la courtise pas, dont l'accueil a le bon goût de ne pas étaler une satisfaction trop béate. On n'a de chance de la garder que par la bonne tenue de soi-même et l'exercice de la dignité. Question de tact et de mesure qui n'est qu'un jeu sans effort pour l'homme affable et fin, attentif et réfléchi, simple et de si parfaite distinction générale qu'est M. Poincaré. Il est grave et il sait sourire. Il a des yeux froids qui rayonnent d'intelligence et s'éclairent de bonté. C'est plus qu'il n'en faut pour faire avec la popularité un bon ménage, plus court que la plupart, des autres... Sept ans.

HENRI LAVEDAN.

(Reproduction et traduction réservées.)

M. Poincaré, Chasseur Alpin

On a dit ici, au lendemain de l'élection de M. Raymond Poincaré à la présidence de la République, quel soldat modèle fut cet homme appliqué à tous ses devoirs. A quelques jours de là, M. Marcel Knecht, le président de la «Prolonge Blandan», association amicale des anciens soldats du 26e régiment d'infanterie, où le futur président fit son année de volontariat et qu'il quitta avec les galons de sergent, lui délivrait cette attestation: que «le bi-licencié fut un soldat modèle et un parfait gradé». Nous avons mentionné aussi que, son service terminé, M. Raymond Poincaré passa l'examen d'officier, et qu'il accomplit avec zèle les périodes d'exercice que lui imposait la règle. Il laissa à tous ceux qui furent alors ses camarades, ses compagnons d'armes, le meilleur et le plus durable souvenir.

C'est ainsi que M. le commandant de Chambonas, qui connut M. Raymond Poincaré au 1er bataillon territorial de chasseurs alpins, où, en 1897, il faisait un stage comme lieutenant, s'empresse, avec une amabilité dont nous lui sommes reconnaissants, de nous communiquer les photographies qu'il conserve précieusement depuis cette époque.

Le «lieutenant Poincaré» y figure en tenue de campagne: on manoeuvrait alors dans les montagnes des environs d'Annecy; on menait là, avec entrain, une rude et saine vie. A une étape, un des camarades--le lieutenant Daudens--prit ces clichés, que le nouveau chef de l'État ne reverra sans doute pas sans émotion.

Dans la note qu'il nous donne pour accompagner et commenter ces documents, un parent de M. le commandant de Chambonas, M. le vicomte du Fresnel, nous rappelle qu'à cette époque M. Raymond Poincaré, qui avait déjà été deux fois ministre, était vice-président de la Chambre des députés (il le fut trois années de suite, de 1896 à 1898). A ce titre, il avait sa place marquée dans toutes les cérémonies officielles.

Or, le hasard voulut qu'une grande réception eût lieu à l'Elysée, tandis qu'il accomplissait sa période d'instruction. Le premier mouvement du lieutenant Poincaré fut de sacrifier au devoir militaire le devoir de représentation. Mais le président Félix Faure insista pour l'avoir près de lui en ce soir de fête.

M. Raymond Poincaré, par déférence, abandonna donc quatre jours le béret bleu pour venir à Paris. Seulement, sa période terminée, le bataillon territorial libéré, il tint à honneur de remplacer ce «temps perdu», et, pendant quatre jours supplémentaires, il demeura au 11e bataillon actif, qui administrait le 1er bataillon territorial. Combien de réservistes y mettent moins de zèle!

«Ceux qui ont eu alors l'honneur de le voir à l'oeuvre, écrit M. le vicomte du Fresnel, ont pu apprécier sa haute intelligence, ses qualités de travailleur infatigable, toujours hanté du souci d'apprendre davantage de son métier, afin de pouvoir se rendre encore plus utile à son pays.»

Une Crise Politique Au Japon

Une crise politique des plus graves sévit en ce moment au Japon où l'effervescence populaire est telle que, pendant trois jours, la foule, dans son ardeur à manifester contre le ministère Katsura, a soutenu de véritables combats avec la police et la troupe dans les rues de Tokio.

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