Un incendie vient de détruire le théâtre de l'Opéra de Berlin, c'était le soir du 18 août; l'élite des Berlinois avait assisté à une représentation par ordre dans laquelle madame Pauline. Viardot avait excité le plus vif enthousiasme. Le bruit des applaudissements vibrait encore, quand, sur les dix heures et demie, les soldats du grand corps-de-garde situé en face du théâtre en virent jaillir des tourbillons de fumée. L'officier de garde, à la tête d'une escouade, pénétra intrépidement au milieu des flammes, et parvint à sauver une collection précieuse de partitions. A onze, heures, une foule considérable s'empressait autour de l'édifice, tant pour porter des secours que pour obéir à cet aveugle instinct de curiosité qui trouve à se satisfaire même au milieu des plus grandes catastrophes. Le prince de Prusse, en uniforme de général, dirigeait le travail des pompes; autour de lui étaient accourus le prince Albert, le prince Woldmar, le prince Étienne d'Autriche, le prince Adelbert et le prince Auguste de Wurtemberg. Le roi lui-même, Frédéric-Guillaume IV, les rejoignit à sept heures du matin. Grâce au zèle qu'on déployé, le feu ne consuma que les instruments de musique et une partie de la garde-robe. Le magasin des décorations se trouvant dans un autre bâtiment, on n'a perdu que celles qui avaient servi à la représentation de la veille. On a pu préserver les édifices voisins, le palais du prince de Prusse, celui du comte de Nassau (ex-roi de Hollande), et la Bibliothèque Royale; on avait fait toutefois des préparatifs pour enlever les livres en cas d'urgence.
La toiture s'est écroulée à minuit et demi, et il ne reste plus aujourd'hui, de ce remarquable monument, que des pans de murs crevassés et noircis.
Ce théâtre, commencé en 1710, avait été inauguré, le 7 décembre 1712, par la représentation de César et Alexandre, opéra de Grann; il était situé à l'extrémité de l'avenue Unter den Linden (sous les tilleuls), à l'angle de Fredericks-Strasse. Six colonnes corinthiennes décoraient la façade, dont la plinthe portait cette inscription:
FREDERICUS REX APOLLINI ET MUSIS.
Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds), large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet, un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.
Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, la Comtesse de Rudolstadt, se passent à l'Opéra de Berlin.
Courrier de Paris.
Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête homme et un homme de talent.
Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.
On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été volée par la piété de ces fidèles.
Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.
Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs de renommée.
Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux auteurs: l'un a fait le Coupe-Jarret, feuilleton en trente-cinq parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et l'autre, le Coupe-Tête, roman magnifique que je lirai la semaine prochaine, en attendant le Coupe-Gorge, par le même.»
Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce qu'on veut lui dire.
Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.
Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux jours-là il mit sa vie sur son nom.
Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion de ses jeunes années un souvenir mélancolique.
Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux sources pures.
Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le résumé du son observation spirituelle et déliée.
Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.
Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.