Storieta
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La maisonnette!... c'est-à-dire le petit logis, baroque et nécessaire, dont la construction s'imposait si souvent à notre impatience, au désir de notre instinct. La maison familiale et paternelle, la maison de pierre où il y avait un concierge, un escalier, du gaz et des serrures, ne nous suffisait pas. Il nous en fallait, au cours de nos jeux, une autre, plus accessible, plus intime, et pour nous seuls, qui fût cependant une réduction de la grande et de la vraie, qui en fût l'image, mais à notre échelle et à notre ressemblance: la maisonnette. Nous la cherchions et la possédions déjà dans nos joujoux, dans nos bergeries et nos arches de Noë. Mais c'était surtout pour nous-mêmes que nous l'exigions, afin qu'elle nous servît et que nous pussions, pendant quelques instants dont nous tirions des années, y élire domicile.

Alors nous la bâtissions.

Rappelez-vous. Presque toujours c'était dans un coin du jardin, dans un coin retiré que nous voulions sauvage. Il fallait que l'endroit fût un peu perdu et à couvert, difficile d'accès et très ombragé, que l'on ne vît pour ainsi dire pas de ciel et qu'il y régnât constamment cette fraîcheur verte et profonde qui picote et vous monte au nez dans les bois. Et des herbes assez hautes (jusqu'au mollet) étaient indispensables, ainsi que d'épais fourrés, pour nous donner la pleine illusion de la forêt vierge... Il n'était pas mauvais non plus que, pour découvrir ce lieu de retraite, l'on fût contraint à plus d'un détour, que l'on fît semblant de s'égarer, de consulter des boussoles, d'appeler, en mettant ses mains en cornet devant sa bouche, que l'on écartât des branches qui résistaient et que l'on prît des petits sentiers biscornus comme ceux de la guerre dans les romans de Fenimore.

Si par bonheur nous avions de l'eau et un rocher, c'était le rêve.

Il y avait deux sortes de construction: la maisonnette et la cabane. La première comportait plus d'élégance et de solidité, la seconde réclamait moins de soins, mais distribuait peut-être une joie plus profonde et plus mystérieuse.

Pour la maisonnette, on avait recours à des paravents tendus de papiers à fleurs, à des devants de cheminée 1830 qui, vus par en dessous, faisaient les plafonds les plus gais. Des châles de cachemire et des fichus attachés par des épingles fournissaient les rideaux. Il y avait de vrais meubles, comme dans le salon de papa, et on s'asseyait, les genoux au menton, sur les tabourets de pied dont le crin piquait la peau. Installation complète et luxueuse. Dans la maisonnette, l'on jouait, garçonnets et petites filles, au monde, au monsieur qui fume, à la dame, à la soirée, à la visite, au concert, à la dînette, au mariage, aux domestiques renvoyés. En étendant la main par la fenêtre, on disait à une blonde de six ans, même sous un radieux soleil: «Je crois, comtesse, qu'il va pleuvoir.» Et quand l'eau dégringolait à seaux, en tambourinant les murs de papier, on sortait se rouler dans les flaques en criant: «La ravissante journée!»

Mais la cabane était une source de sensations plus fortes, plus durables, plus poétiques aussi.

On l'obtenait avec des vieilles caisses d'emballage, barbelées de clous tordus, des planches qui portaient les mots endroit, envers et fragile; on y joignait du papier goudronné, de la paille, des piquets de barrière. Il était naturel qu'elle fût branlante et mal jointe, afin de laisser passer le canon des fusils, et elle eût été ratée si elle n'avait pas cédé et craqué quand on s'y appuyait. Elle était hospitalière au vent, aux intempéries. On pouvait, de l'intérieur, à n'importe quel endroit, regarder à son aise au travers pour observer ce qui se passait dehors, voir s'il venait un voleur ou des loups. On y avait très peur avec un grand courage. On s'y enfermait sans clef, on s'y barricadait contre des dangers imaginaires et certains, on y guettait tout ce qui pouvait venir. On y savourait la vigoureuse impression d'être en un pays inconnu, loin de tout, un pays inhabité, au point de se demander quand on mangerait,... et quoi?

La cabane faisait penser à la chasse et au naufrage.

Et quelquefois aussi, je me souviens que l'on avait recours à la hutte, réalisée tout simplement par trois branches en fourche, réunies à leur extrémité et drapées--ainsi que d'un manteau troué--de la toile poussiéreuse qui servait dans la remise à recouvrir «la calèche de chez Binder». Au faisceau rustique était suspendue sans retard une marmite pleine d'eau du torrent sous laquelle, à plat ventre, on essayait, avec des joues toutes rondes, d'allumer un feu qui ne voulait pas prendre et dont la fumée vous persécutait. Dans la hutte on n'avait le droit d'entrer qu'en rampant, et l'on y couchait sur des feuilles, la joue contre une pierre. C'est ainsi qu'était goûtée la vie purement sauvage, la vie indienne, la vie laponne, la vie dans laquelle on ne travaille pas, on n'a pas de dictées, ni de devoirs de vacances, dans laquelle on ne fait rien... rien... la vraie vie enfin.

Ah! maisonnettes, cabanes, huttes de mon enfance... fragiles abris de mon passé qui me paraissiez si solides, si sûrs, et qui n'avez pas su me protéger, qui vous êtes écroulés si vite!... qu'êtes-vous devenus?

Je vous avais oubliés... et, l'autre jour, il a suffi que j'aille au musée Galliéra, à l'Exposition de l'Art de l'Enfance, pour que je vous retrouve et que je rentre à la minute dans mes émotions relevées. Je me suis recourbé de nouveau--mais beaucoup plus--en franchissant vos portes basses. Quand j'ai vu, dans la cour du palais Brignole, se dresser--oh! pas bien haut--les toitures des constructions rustiques, aux couleurs vives de jouets, quand j'ai vu les rideaux, touchants comme des pans de petites chemises, les jardinets pas plus grands qu'une assiette peinte, les allées étroites où je ne pouvais plus marcher qu'en mettant tout de bon un pied devant l'autre, il m'a semblé que, véritablement, je fondais, je diminuais pour redescendre à la taille et au niveau de l'esprit naïf et du coeur si pur que j'avais alors, et qui n'ont changé, grandi, que pour se ternir et démériter. J'avais dans les yeux, dans l'oreille et dans l'odorat les visions, les bruits et les senteurs du temps de franchise où je ne faisais qu'éprouver. L'odeur du sable et des toupies, de la peau rose des balles, du bois blanc des pelles et du fer des seaux me revenait aux narines comme des parfums de violettes. J'aurais voulu être tout seul pour mettre des cailloux dans ma bouche. Et si j'avais résolu de faire un pâté, je crois que, du premier coup, je l'aurais réussi. Je ne pouvais pas m'arracher de ces jardins de nourrice, de ces bosquets de Lilli put, où m'ensorcelaient tant de souvenirs, groupés et dispersés, tant d'événements vécus,... que j'eusse aimé revivre! Plus que tous les calendriers et que toutes les paroles fameuses sur la brièveté de nos jours, ces courtes plates-bandes, ces morceaux de gazon, ces piquets de verdure frisée, ces murs de paille et de planchettes minces me certifiaient, me prouvaient la fragilité des premières années qui, plus promptes, plus légères, s'enfuient et s'écartent aussi de nous d'un pied plus vif et plus rapide.

Ces maisonnettes ont beau être faites pour les enfants, elles ne leur disent jamais--sur le moment--rien de secret ni de mystérieux. Ils les habitent comme de petits animaux sans les apprécier. Et ce n'est que bien plus tard, quand ils sont des hommes et qu'ils ne peuvent plus entrer dans les cabanes, qu'ils les regrettent.

HENRI LAVEDAN.

(Reproduction et traduction réservées.)

A Toulon

Les deux journées que M. Raymond Poincaré, accompagné de M. Pierre Baudin, ministre de la Marine, et de M. Étienne, ministre de la Guerre, vient de passer à Toulon, la revue navale qui a marqué ce voyage ont constitué, au cours des manoeuvres qui s'achèvent cette semaine, un magnifique intermède.

Arrivé à Toulon samedi dernier, à 8 h. 1/2 du matin, le chef de l'État s'embarquait presque aussitôt, après une visite à l'hôtel de ville, sur le croiseur cuirassé Jules-Michelet.

Tous les bâtiments de l'armée navale, ayant à leur tête le Voltaire, battant pavillon de l'amiral de Lapeyrère, avaient quitté le matin la rade pour aller attendre en mer le Jules-Michelet. Le croiseur, arborant le pavillon personnel du Président, aux initiales R. P., défila d'abord entre deux files de torpilleurs d'escadre et de sous-marins, faisant la haie sur son passage, puis rencontra successivement, comme dans une première revue, les divers éléments de l'armée navale.

L'après-midi devait être rempli par une intéressante manoeuvre. Pendant le déjeuner, la flotte concentrée se disloquait, se divisait, en vue du combat en deux groupes sous le commandement respectif des amiraux Boué de Lapeyrère et de Marolles. A une heure, ils étaient à 20 milles l'un de l'autre, et l'amiral de Lapeyrère commençait à faire rechercher par sa division légère l'adversaire avec lequel il voulait engager le combat.

A 2 heures, les deux forces étaient en présence. Le duel d'artillerie commençait.

Il fut suivi, de la part de l'amiral de Marolles de deux attaques de torpilleurs qui enthousiasmèrent les spectateurs.

Un duel d'artillerie enfin termina la journée. Puis l'armée entière se trouva réunie, en rade des Salins, par un crépuscule radieux.

En guise de fête vénitienne, on offrit, le soir, au Président, la vue d'une attaque de nuit, et dans le ciel de sombre azur, où ses couchait un mince croissant, les faisceaux des projecteurs emmêlèrent leurs rayons.

La journée du dimanche, consacrée à la revue navale, allait offrir un spectacle moins pittoresque, peut-être, mais d'une impressionnante grandeur.

Le temps était délicieux. Les hydroplanes allaient être de la fête: deux monoplans et un biplan évoluèrent, une partie de l'après-dînée autour du bateau présidentiel, se mêlèrent aux goélands, jouèrent au milieu des barques, égratignèrent la mer, unie comme un beau lac, de leurs sillages argentés.

Devant le Jules-Michelet, mouillé au milieu de la baie des Vignettes, défilèrent tour à tour, conduits par le Voltaire, portant l'amiral de Lapeyrère, les énormes Danton, de la 1re escadre, puis la 2e escadre, avec ses cinq Patrie, puis les cuirassés moins récents, enfin les croiseurs cuirassés de la division légère. Et, dans l'air lumineux, les accents de la Marseillaise, les notes allègres de la Marche Lorraine tour à tour, se mêlaient aux vivats protocolaires des équipages, au fracas des salves, aux hourras partis des barques lourdes de foule.

Les Fêtes De Toulon

En contraste avec la vision de la revue navale recueillie par l'objectif que nous publions deux pages plus haut, voici, vu par un peintre de marines, un épisode de la même imposante manifestation. Les escadres, qui avaient pris la mer le samedi matin, comme nous l'avons dit d'autre part, revenaient, un peu avant 9 heures, au-devant du Jules-Michelet. Il leur apparut bientôt, empanaché de fumée, en tenue de combat,--n'eût été le pavillon présidentiel flottant à son grand mât. Encore quelques minutes, et il s'engageait au milieu de la flotte superbe s'avançant en deux files. Le Voltaire, alors, donna le signal du salut. Ce fut, pendant près de deux minutes, un glorieux fracas. Il soufflait un mistral assez vif qui soulevait, comme pour la mêler aux mouvants flocons vomis par les canons, l'écume dont s'ourlaient les vagues, cependant qu'un blanc voilier «tout dessus» vent arrière traversait d'une allure souple et sûre les lignes de l'armée navale, sans troubler un moment cette démonstration guerrière.

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