Storieta
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Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants; ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine espagnole.

Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.

Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.

Lorsqu'au mois de septembre 1810, Hidalgo et Allende poussèrent contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de Guadalajara, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous les ordres du général Calleja, contre Hidalgo, Allende, Aldama et Abasolo, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à la fameuse bataille du pont Calderon.

Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de Mexico à Guadalajara, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre dont il est parsemé.

Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au port de San Blas sur le Pacifique, et transportés par-dessus la chaîne inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des rancheros (fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs macanas (casse-tête).

Le général espagnol Calleja, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et leurs chefs dispersés.

D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.

Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur honneur un service funèbre dans l'année 1821.

Ce fut cette même année que le général Iturbide, qui devait, à l'issue de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans Iguala l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec Santa-Anna, qui le premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8 avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le général Guadalupe Victoria en fut le premier président.

Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de Pedraza, qui venait de succédera Victoria, et elle se termina par la fuite du premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général Guerrera, qui, nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa mort tragique.

(La fin à un prochain numéro.)

Courrier de Paris.

Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à regarder du coin de l'oeil sa tween et son paletot. Avant huit jours, il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein vent, et annoncer les jours maussades..

Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la petite poitrine de nos frêles Parisiennes.

Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire, commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des marchands de vin et au coin des rues.

Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent, ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de l'Opéra; et les lions n'étalent plus leurs crinières, au clair de la lune, sur les dalles du Café de Paris, rongeant l'or de leur canne, ou lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.

Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà! Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston, cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles danses et du débardeur.

On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons, l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani, Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris, nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va; contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai, s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé, plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance, ni les voix de basse.

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