Storieta
English
Sign up

The opening · free to read

Ne souriez pas. Ne vous écartez pas d'être de mon avis. Donnez-moi le temps de m'expliquer, de vous développer ma sensation si gentille avant d'en extraire un peu de sentiment.

Il y a deux sortes d'ouvriers: ceux de la ville et ceux de la campagne. Les premiers, sauf exception, sont presque tous un sujet d'effroi. Dire à Paris: «_J'ai des ouvriers à la maison_» équivaut à constater, en la déplorant, une irrémédiable catastrophe. Tandis qu'au contraire, ici, aux champs, penser: «_J'ai des ouvriers à la maison_», ne déclanche qu'une impression agréable, gaie, plutôt ravigotante. Pourquoi? C'est qu'ils n'offrent entre eux aucune ressemblance, et qu'autant les premiers font peur, autant les seconds rassurent. Entendons-nous bien toutefois. Les ouvriers que je veux dire et pour lesquels je plaide une cause déjà gagnée ne sont pas ces hommes quelconques, verra on ne sait d'où, ramassés au hasard de l'embauchage et fournissant en quelque sorte un travail impersonnel et anonyme... non, les ouvriers que j'aime et que j'estime, que je désigne à la considération et à la sympathie; sont les ouvriers du pays, connus réputés, dont le nom est familier, mieux que des régionaux, ceux de la ville, du village, du lieu même, d'en face, les ouvriers d'un caractère natal, qui n'ont jamais bougé de l'endroit où ils opèrent depuis leur jeunesse, où ils ont appris le peu, le peu qui est immense, et qu'ils savent. Parlez-moi de ceux-là... Ils sont des types traditionnels, des exemplaires parfaits d'artisans provinciaux, des modèles accomplis de travailleurs français, perpétuant avec simplicité, conscience et dignité, l'exercice du métier qui est le leur, à la place même où les a situés leur naissance et les a préparés l'existence toute pareille de leurs pères et de leurs grands-pères qu'ils ne font, manuellement et socialement, que continuer.

Le menuisier. Solide, équilibré, râblé, bien portant, paisible et robuste, attentif et réfléchi, parlant peu, écoutant beaucoup, plutôt sérieux et d'apparence timide, c'est un homme qui possède à fond tout ce qui concerne sa partie. Ebéniste aussi, charpentier au besoin, il connaît le bois et il en fait ce qu'il veut. D'une égalité d'humeur et de labeur que rien n'entame il apporte à toutes les différentes besognes, simples ou compliquées, la même somme d'effort tranquille et continu. Il n'a jamais l'air de se fatiguer ni de s'ennuyer. Il ignore l'impatience et la nervosité. Il est aussi régulier qu'une mécanique et il n'en fournit pas l'ouvrage morne et insignifiant. Il met dans son travail, il y fait passer l'expression de son désir et de sa volonté, ce rien qui attache aux choses un peu de personnalité et par quoi le résultat, au lieu d'être fade et froid, garde et montre une moitié de l'intelligence et de la peine qu'il a coûtées.

Et le maçon n'est pas moins intéressant, moins digne d'être pris comme exemple. Mince et vif, alerte, avec des yeux d'oiseau, blond brûlé, musclé, souple et dégourdi en tout, il a l'air fantassin, gymnaste et chasseur à pied. On le sent rompu aux exercices du corps. Il suffit de le voir marcher et faire dix pas, l'allure dégagée, le rein bien balancé, pour imaginer comme il se trouve à son aise sur la planche élastique d'un échafaudage. Il manie ainsi qu'un joujou une échelle de 8 mètres et porte une lourde pierre sur son épaule droite aussi aisément qu'un petit paquet. Vous pouvez vous fier à lui pour ce qui rentre dans son état. Il a du coup d'oeil et de la main, et bien qu'il ait recours, aussi souvent qu'il le faut, au compas, à l'équerre et au fil à plomb, il pourrait à la rigueur s'en passer. Il travaille pendant des heures, au plein soleil du mois d'août, par 40 degrés, sans mouiller sa chemise, car il est sec et pointu comme une pioche. Il a l'endurance sobre et tenace, toutes les qualités d'un petit soldat d'Afrique. Il est toujours en train, toujours d'attaque, et son ouvrage est sans reproche.

Avec le peintre je me trouve aussi, tout de suite, en assurance de sympathie. Très grand, les cheveux longs et noirs, grave de regard et de manières, il a dans la silhouette quelque chose de romantique, cet indéfinissable cachet qui signe l'artiste. Il pourrait arborer un feutre. La fréquentation des couleurs, l'habitude d'observer les tons, de chercher la nuance, d'admirer et d'étudier les tableaux, d'en faire aussi soi-même, à ses loisirs, et d'un sentiment très juste, tout cela crée chez le peintre une atmosphère intellectuelle particulière. Il est évident que le ciel rentre plus dans ses ordinaires préoccupations que dans celles du menuisier et du maçon. Il travaille avec le secours et l'enorgueillissement de la lumière. Tout en faisant «chanter» les murs et les plafonds dont il étend les couches, avec le geste de la caresse, il se laisse aller à chanter lui-même par un besoin naturel... c'est sa façon de rêver et de mettre de la mélodie dans son travail, qui ne réclame pas, comme celui du toucheur de pierre et de bois, une exacte et sévère contiguïté. Il est pour ainsi dire impossible «d'envoyer» Carmen en taillant à coups de ciseau un bloc de granit ou en montant une armoire lingère de chêne plein.

Tels quels, et si sommairement que je vous les aie esquissés, vous ne pouvez vous faire une idée de ce dont, à eux trois, sont capables ces fins ouvriers, en prenant le mot, dont ils n'ont pas l'étroitesse de rougir, dans sa plus haute et favorable expression, dans son sens générique, ainsi qu'on l'entendait au dix-septième siècle et que l'employait La Bruyère. Ouvrier: celui qui fait un ouvrage, une chose réussie, «une petite oeuvre» de ses mains et de son intelligence, parfaitement adaptée à sa destination.

Aussi, est-ce un plaisir véritable que de s'approcher de leur travail et de s'y mêler, ne serait-ce que par la cordialité muette de la présence. Regarder travailler les ouvriers... Dès le jeune âge on y prend goût, par instinct, sans se rendre compte encore, des difficultés et du mérite dont on est le spectateur ignorant. Mais plus tard, quand on sait, que l'on apprécie... peu de distractions sont à ce point amusantes et soutenues. Qui de nous, maintes fois, n'est resté longtemps à côté d'un de ces braves gens qui faisait sa besogne et allait son train sans s'occuper du monde, comme s'il était tout seul?... Et cependant il ne peut jamais arriver à oublier totalement que nous sommes là. Notre curiosité, notre intérêt lui sont le plus efficace des stimulants. Il s'applique donc et se surpasse. On est émerveillé de suivre le manège de ses mains, aptes à tant de choses, de ses doigts épais et forts, d'une adresse et d'une habileté auxquelles semblait s'opposer leur grosseur, et qui savent se plier aux plus délicates exigences. De cet humble et de ce modeste on apprend mille petits secrets, et aussi la lenteur obstinée, la patience animale, l'inusable esprit de suite. Ce temps que nous croyons perdre en flânant auprès de lui, nous le gagnons. Paresse laborieuse et féconde. Nous retirons de notre récréation le plus instructif des divertissements. Nous prenons une leçon de choses incessante, toujours neuve. Le travail de l'ouvrier joue pour nous le rôle d'un reconstituant moral, et quand nous l'avons bien observé, que nous avons bien regardé comment il fait, c'est d'un coeur plus battant et avec meilleur entrain que nous allons à notre tour travailler,--sans qu'il nous regarde. Mais cependant il ne reste pas, même à distance, absolument éloigné de notre effort. Dans un arrêt de l'esprit, à une brève suspension de séance, entre deux idées ou deux mots, le rabot qui ronfle... la pierre taquinée, la voix heureuse du ténor, invisible «rossignol des murailles», viennent à titre d'encouragement nous rappeler çà et là qu'il y a des ouvriers... des ouvriers dans la maison.

Et pas beaucoup... deux ou trois seulement. La bonne mesure pour bricoler. Davantage serait trop.

HENRI LAVEDAN.

(Reproduction et traduction réservées.)

L'impossible Amitié

Dans un jardin proche des bois, dans un jardin Où l'on aurait, avec les biches et les daims, Des conversations quelquefois familières, Dans un jardin sentant le buis, le thym, le lierre, La mûre, le sureau, le gland et le marron, Dans un tiède jardin où les doux pommiers ronds Auraient encor du gui lorsqu'ils n'ont plus de pommes, Je voudrais n'être rien près de toi qu'un jeune homme: Je voudrais être ton ami. Dans des sentiers, Nous irions, sous un ciel bleu comme l'amitié. On entendrait au loin le hennissement tendre D'un arabe attaché qui ne veut plus attendre Et qui s'impatiente en frappant du sabot. Il y aurait de l'or dans l'air. Il ferait beau. Le soleil, sur le sol, mettrait de claires taches; Sur les bancs, on verrait des journaux, des cravaches, Des romans jaune pâle et des gants de chamois. Nous oublierions l'heure du jour, le jour du mois, Ne connaissant Avril que par les violettes. Nous fumerions tous deux de blondes cigarettes. J'aurais une cravate noire, un gilet clair. Parfois, je te dirais: «Un peu de feu, mon cher!» Ou bien: «Raconte-moi les yeux de ta maîtresse!» Et ce seraient, alors, dans la chaude paresse Des longs jours, où dans l'or calme de leur déclin. De ces propos mystérieux et masculins Que nous ne connaîtrons jamais, nous autres femmes! Peut-être du dandysme et peut-être de l'âme, Lèvre qui rit encor quand le coeur faiblissait, Un peu Stendhal, un peu Byron, un peu Musset: On parle; on est profond, subtil, terrible, tendre... Et d'une chiquenaude on fait tomber la cendre Qui par miracle tient au petit bout de feu! Je serais ton ami. Nous serions là tous deux Et nous nous dirions tout, sans crainte et sans mélange: Comment le désir vient, comment le désir change, Et qu'il est plus fatal, féroce et frémissant, Que l'oiseau vert qui happe une mouche en passant; Qu'il suit l'odeur d'un nom, la chanson d'une étoffe... Et nous agiterions des mots de philosophe, Comme des sons de cloche, entre nos souvenirs; Et nous nous griserions des printemps à venir En sculptant des secrets sur l'écorce des hêtres. Parfois, tu suspendrais quelque brûlante lettre Sous l'aile d'un pigeon qui saurait voyager: Et chacun de nos jours, transparent et léger. Comme un baguenaudier se couvrirait de bulles. Ainsi que dans un frais distique de Tibulle, Je te souhaiterais des vergers pleins de fruits, Des jours pleins de douceur et de plus douces nuits; Car du libre cerveau qu'enferme ton front lisse Autant que la grandeur j'aimerais le délice. Je voudrais que le monde eût ton coeur pour appui Que l'heureuse Fortune, au bord clair de ton puits, S'accoudât pour cent ans à côté de sa roue! Que, fendant ton lac bleu de sa fragile proue, L'espoir, vers toi, toujours, fût un bateau qui vient! Que le plaisir dormît sous tes pieds comme un chien! Que les plafonds pour toi retrouvassent des roses! Je te voudrais parmi des ciels d'apothéose. Je te voudrais tranquille et triomphant parmi La lumière et l'amour. Je serais ton ami. Je t'aimerais sans cris, sans nerfs, sans jalousie. Si quelque femme était belle en Andalousie, Je te dirais: «Partons! tu la verras demain!» Si tu disais: «Je veux avoir sous ce jasmin Une table, une grande chaise qu'on balance, Du tabac, du printemps, un livre et du silence...», Tendre, je m'en irais sans rien te demander. Comme sur un drap vert on jette un coup de dés, Je jetterais mon âme aux gazons de ta route. Je t'aimerais sans pleurs, sans misères, sans doutes; Mon rêve comprendrait ton rêve à demi-mot; Et si ton rêve, un soir, voulait monter plus haut, Parmi des ciels gonflés de nuages de cuivre Où mon rêve, ébloui, ne pourrait plus le suivre, D'un coeur tout embaumé d'altruisme hautain Je saurais en toi-même adorer ton destin Et t'aimer, même au prix de mon propre désastre. Pour le palpitement unique de ton astre!

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from Pride and PrejudiceIllustrated scene from Alice's Adventures in WonderlandIllustrated scene from The Adventures of Sherlock Holmes

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.