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L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843
by Various
Language: fr233 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: L'Illustration·Poetry·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #39436.

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L'ILLUSTRATION, Nº 36. Vol. II.--SAMEDI 4 NOVEMBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
SOMMAIRE. Une visite au poète Jasmin. Portrait et Maison de Jasmin; Coupe et Laurier d'or donnés à Jasmin.--Histoire de la Semaine.--Le Page, romance. Paroles de M. E. de Lonlay; musique de M. Donizetti Gravure.--Théâtre-Italien. Belisario, Portrait de Fornasari.--Courrier de Paris. _Madame Paradol; le Protée anguillard._--Les Vendanges. Sept Gravures.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami. Gravure.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XV, le Père et le Fils; chapitre XVI, l'Exilé, douze Gravures.--Annonces.--Modes. Gravure.--Amusements des Sciences. Gravure.--Rébus.
Une visite au poète Jasmin.
Agen, cette ville ancienne, située au coeur de la Gascogne, sur les rives admirables d'un fleuve qui a besoin d'être plus vanté; Agen, avec sa cathédrale byzantine, sa maison de Montluc, sa promenade superbe du Gravier, ses ponts si beaux sur la Garonne, où vient s'ajouter un dernier miracle de l'art, le pont-aqueduc; Agen cependant, aux yeux du voyageur, à la pensée même de l'Agenois et de l'habitant du Midi, n'a qu'une seule merveille, une au moins qui absorbe toutes les autres: c'est un coiffeur-poète, un homme de génie tout bonnement, qui rase et coiffe; mais cet homme est l'homme du Midi.
Il y a bien aussi, dans cette France méridionale, un autre homme qui, par sa poésie et sa condition, a quelque similitude avec Jasmin; c'est Reboul, le boulanger de Nîmes. Mais cette circonstance n'est qu'apparente; Reboul n'est homme du Midi et boulanger que par hasard; ce n'est pas là sa condition réelle, C'est un littérateur d'esprit et, élégant, comme tant d'autres; c'est un des mieux placés dans cette légion d'astres qui gravitent, en le reflétant, autour de ce soleil qui se nomme Lamartine. Mais n'allez pas lui demander des vers en patois; sa langue est celle de Paris; il en connaît tous les secrets, toutes les formes mélancoliques et harmonieuses; il vous variera avec charme cet éternel thème de douleur, de religion et d'amour qui, depuis 1820, a fait germer deux mille volumes de vers. Ce qui le distingue cependant et le met hors ligne, c'est qu'il est boulanger; mais ceci est le secondaire et l'accident de sa vie.--Une dame du grand monde, entendant parler des succès diplomatiques et des tableaux de Rubens, disait nonchalamment: «Ce Rubens était donc un ambassadeur qui s'amusait à peindre?--Eh! non pas, madame, répondit Van-Dyck: c'était un peintre qui s'amusait à être ambassadeur.» Reboul est un homme de beaucoup d'esprit qui s'amuse à être boulanger.
Tel n'est pas Jasmin. Là, au contraire, est une nature supérieure, vierge, originale, un génie qui n'a d'autre source que dans lui-même, et qui s'est fait un lit et des rives pour y verser et y promener une poésie étrange et inconnue. C'est un homme qui, parlant une langue soeur de celle du Dante, mais aujourd'hui dédaignée et presque proscrite, s'en est hardiment emparé, l'a épurée, agrandie et fixée. Cette langue allait mourir, disaient-ils, et lui la ressuscite et la baptise au nom de la poésie et du génie; et ses poèmes, qui ne peuvent périr, entraînent avec eux l'idiome dans leur immortalité.
Quel est donc cet homme extraordinaire devenu ainsi la gloire et presque l'idole du midi de la France? Il nous serait facile de répondre à cette demande en analysant et pillant au besoin les excellents et charmants articles publiés déjà sur lui par MM. Nodier, Sainte-Beuve, Lavergne et tant d'autres; mais peut-être voudra-t-on bien préférer à ce transvasement des pensées et des phrases d'autrui des impressions personnelles et toutes récentes. Je vais donc raconter avec une vérité simple la visite que j'ai faite il y a peu de jours à Jasmin.
Sur le bateau à vapeur qui mène de Bordeaux à Agen, tous les hommes du Midi m'avaient d'avance répondu à la question que j'allais leur faire; «Jasmin! vous trouverez sa boutique sur la promenade, près du pont suspendu. Au-dessus est écrit: Jasmin, coiffeur des jeunes gens. Au reste, tout le monde vous l'indiquera.» M. de Talleyrand, à qui l'on demandait l'adresse de la princesse de Vaudemont, répondait: «Demandez-la au premier pauvre que vous rencontrerez dans la rue.» En Gascogne, tout le monde connaît la demeure du poète, comme à Paris tous les pauvres savaient où vivait la bienfaisance.
Arrivé à Agen, et devant cette boutique célèbre, j'en examinai curieusement l'aspect extérieur. Les boutiques des coiffeurs de la rue Saint-Marcel ou du Gros-Caillou sont assurément plus splendides que celle du poète. Les bustes traditionnels en cire ou en carton ne se voient même pas sur la devanture vitrée et étroite, qui se couronne par une planche avec ces mots: Jasmin, coiffeur des jeunes gens; au-dessus est un seul étage, avec une seule croisée, puis le toit. D'ailleurs dans la montre rien ne révèle l'auteur; pas un livre, pas une affiche; des objets de toilette parlent pour le seul coiffeur.
J'entrai dans la boutique. Elle est étroite et petite; trois chaises et un fauteuil en paille la meublent; tout autour, des armoires vitrées regorgent de perruques, de flacons, de peignes et de parfumerie; une de ces armoires, la plus obscure, contient quelques livres: à coté d'elle, dans le même coin, un petit guéridon est chargé de journaux, de lettres, de livres: c'est le coin du poète.
La femme de Jasmin était alors seule. «Mon mari va descendre,» dit-elle. Quelques instants après entrait dans la boutique un homme de quarante-cinq ans, de taille moyenne, mais vigoureux et trapu, la tête forte, le teint animé, la lèvre épaisse, les cheveux crépus, les yeux pleins de feu, une physionomie que plus tard je vis bien être aussi mobile qu'énergique. Il était vêtu d'un paletot dont les soieries et la ganse étaient fort fanées. C'était Jasmin.
Il me lit asseoir sur le fauteuil de paille, et lui-même prit une chaise auprès de sa femme.. Cette double condition de poète et de coiffeur embarrassait ma démarche, et j'attaquai d'abord le coiffeur. «Monsieur, lui dis-je, je, dîne au château de la Garde, à quatre lieues d'ici. Je ne sais si j'aurai le temps de faire ma barbe avant l'heure du dîner.... et je viens...» Jasmin me répondit qu'il ne lui paraissait pas qu'il y eût besoin de me raser... mais en étudiant un petit froncement presque imperceptible dans sa bouche et ses yeux, je lui dis de suite que ceci n'était qu'un prétexte, et que le véritable but de ma démarche était de venir trouver l'homme éminent et de connaître le poète.
Alors la physionomie de Jasmin devint tout à coup brûlante et splendide d'animation, de froide et indifférente qu'elle était. «Savez-vous ma langue? s'écria-t-il en changeant de chaise et en se rapprochant de moi.--Non.--Ah! mon Dieu, quel malheur! mais c'est égal, j'essaierai de vous la faire sentir.» Et tout à coup, sans autre prologue, le poète, avec une chaleur d'esprit et un enthousiasme dont on ne peut rendre compte, dans un excellent langage français d'ailleurs, se livrait à une improvisation saisissante et à une théorie de son art de poète et du génie de sa langue, dont je regrette; bien de ne pouvoir donner ici une idée.
«Quel bonheur pour moi, disait-il, de m'être servi de la langue du mon pays! quoique vieille, elle est vierge; aucun antécédent, pour ainsi dire, aucune règle, aucune de ces épurations énervantes ne lui commandent. Elle est libre, fière, neuve dans la littérature, et elle peut s'enrichir sans contrôle des paroles de ses soeurs qui nous entourent, des langues espagnole, italienne, et de toutes celles du Midi.
«C'est ce qui fait mon bonheur, et peut-être ma force. Votre langue, au contraire, quelle est-elle? Enervée de règles, d'entraves, de liens de goût et de purisme, épuisée par la multitude et la fécondité des auteurs, elle est vieille et caduque. C'est une langue admirable, sans doute, pour la vie de la nation; mais c'est une langue tuée pour la poésie.--Aussi on dit que la poésie meurt en France; c'est parce que la langue poétique meurt qu'on le dit; car la poésie elle-même peut-elle mourir? Et soyez, attentif à ceci: examinons la manière de Victor Hugo? Qu'a-t-il cherché, ce grand poète, si ce n'est la langue qui lui manque. Remarquez qu'il a voulu l'électriser et la ressusciter, pour ainsi dire, par la bizarre recherche des mots et des formes, par le grandiose quelquefois exagéré des idées. Le voyez-vous au milieu de cette tourmente de son génie? D'où vient cette agitation? D'est que l'instrument lui manque; sa langue usée et morte lui répugne; il veut se faire une langue nouvelle dans la sienne. Moi, au contraire, j'ai la mienne, comme je vous le disais, pure, vierge, hardie, vive, le bouquet de fleurs d'oranger au côté; et c'est moi, moi seul jusqu'ici à qui le bon Dieu a accordé de la mener à l'autel.
«Avec une pareille liberté et un tel bonheur, la poésie devient facile et naïve comme elle doit être; le vrai et le simple sont seuls touchants et poétiques. Aussi tous mes efforts tendent là.--Je ne dis pas l'Éternel, le Dieu tout-puissant, etc., mais le boun Diou, et l'idée de Dieu n'en arrive-t-elle pas au coeur plus vive et plus tendre? Où est la plus belle poésie, la vraie, si ce n'est dans ces vers de Béranger?»
Et Jasmin, se levant, me dit avec un art prodigieux et les inflexions d'un comédien consommé ces vers:
Mes enfants, dans ce village, Suivi des rois, il passa; Voilà bien longtemps de ça: Je venais d'entrer en ménage. A pied grimpant le coteau Où, pour voir, je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise, Près de lui je me troublai. Il me dit: Bonjour, ma chère! Bonjour, ma chère! --Il vous a parlé, grand'mère! Il vous a parlé!
«Vous allez entendre mes vers, continua-t-il; vous verrez, vous verrez. C'est la nature, la douleur, la joie comme Dieu les fait.»
Alors il se leva, et avec une pantomime sublime, car il pleurait de vraies larmes, il fit la scène poétique qu'il voulait peindre. «Mon fils! mon fils! mon pauvre enfant! Il est mort. Le voilà, mon ami, le voilà! Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu, mon pauvre Dodo, mort! Là, voilà sa chaise, ses babils, ses livres. Oh! mon Dieu!
«Voilà la nature, monsieur, voilà ma poésie. Cette scène était attendrissante au plus haut degré. «Maintenant je vais vous lire mes vers,» dit-il. J'attendais avec impatience cette offre, sachant l'admirable talent de lecture du poète.
«Combien pouvez-vous me donner de temps? dit-il.--Jusqu'à trois heures et demie; la voiture de Caillat m'attend à cette heure.--Ah! mon Dieu! quel malheur! Ah! mon Dieu! je ne pourrai pas vous lire Francounette,--ni l'Aveugle du Castel-Cuillé non plus! Quel malheur!
En ce moment, entre un étranger. «Je suis de ce pays, monsieur, mais j'habite Genève, et dans cette ville tout le monde me parle de vous, on m'en veut de ne pas vous connaître.--Vous êtes d'Agen? dit Jasmin.--Non pas, mais de S....» Alors Jasmin de lui serrer la main, de lui parler gascon, mais sans le faire asseoir et sans le retenir.--L'étranger partit bientôt.
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