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L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891
by Various
Language: fr229 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: L'Illustration·French Literature·History - Modern (1750+)
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #44519.

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Prix du Numéro: 75 centimes SAMEDI 31 JANVIER 1891 49e Année--Nº 2501.
La mort du prince héritier de Belgique a été un deuil pour Paris. A la première représentation de Thermidor, le Président de la République n'a pas occupé son avant-scène et la baignoire du duc d'Aumale est restée vide. Elle était même mélancolique à voir cette unique baignoire grillée, dans cette salle brillante, étincelante, toute parée. Une grande première s'il en fût.
Une grosse affaire ce Thermidor, et qui a mis en mouvement toute la curiosité artistique et toute la passion politique. Après quelque cent ans, on ne peut, paraît-il, parler de la Terreur sur un théâtre sans être accusé d'attentat à la République. Nous a-t-on assez raconté depuis des mois à propos du comédien Labussière, héros de la pièce de M. Sardou, l'arrestation des comédiens français coupables d'avoir joué Paméla, une pièce qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se trouverait encore des gens capables de décréter d'accusation les artistes qui ont reçu et joué Thermidor.
Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, un homme qui écrit un article, un livre ou une pièce désagréables à leurs idées, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne demanderait pour lui aucune commutation de peine.
--La grâce de Fouroux! La grâce d'Eyraud!
Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il paraît qu'on doit gracier Eyraud à cause de sa famille. Avait-il songé à la famille de l'huissier Gouffé quand il ne le graciait pas? On va aussi, je pense, demander la grâce de ce Wladimiroff que me paraît un joli type d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le héros du «drame de Ville-d'Avray». Ce Chambige slave--pardon, j'insulte Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public féminin. Or, à la Cour d'assises comme au théâtre, il faut avoir pour soi les femmes.
--Cherchez la femme, dit la police.
--Entraînez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.
Et il ne l'a pas entraînée du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il s'était contenté de la tuer dans la personne de Mme Dida.
Ces assassins par amour (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien curieux. Ils jurent: 1° de tuer l'objet aimé; 2° de se tuer après. Mais, après avoir accompli la première partie de leur tâche, ils reculent généralement devant la seconde.
Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile à accomplir. Il est assez facile de dire à une malheureuse: «Mourons ensemble, veux-tu?»
Et, par amour de la phrase, l'autre répond aussi sans difficulté: «Oui, mourons ensemble!»
Elle ajoute même quelquefois, étant romanesque:
--Avec joie, mon adoré, avec joie!
Mais quand l'amoureux, l'Antony, le Werther à deux, a ajouté: «Viens avec moi dans l'éternité», et pressé la gâchette d'un pistolet, quand la femme est tombée, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il réfléchit, Antony, il hésite, il trouve, avec une rapidité au moins égale à celle qu'il a mise à pousser la détente, il découvre brusquement que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet qu'il dirige contre lui-même est tenu d'une main beaucoup moins ferme que celui qu'il a braqué sur la victime.
Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les gendarmes s'en mêlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les assassins de profession--qui méprisent volontiers les assassins par amour--appellent, dans leur argot, les curieux.
Des curieux qui ne sont pas des fervents de la curiosité, c'est-à-dire de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les bibelots, les faïences et les autographes, cette semaine. Vente très intéressante, car Champfleury était un amasseur de documents, un chasseur de curiosités.
Assiettes révolutionnaires, poésies de la période révolutionnaire, poésies de la période romantique, bouquins intéressants, lithographies de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son cabinet de Sèvres où la mort est entrée, prenant et dispersant toutes ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.
M. Paul Eudel a écrit une bien jolie préface pour le catalogue de cette vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui était resté un mystificateur, comme Labussière, et aussi des anecdotes qui montrent le flair du dénicheur d'objets d'art.
--Je ne suis pas sérieux, disait Champfleury, il y a assez de gens sérieux sans moi.
Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton traînard qui lui était personnel:
--Je me suis bien amusé dernièrement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au siège de la Société des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette indication au bas de l'escalier:
Sauvage Allant et Cie à l'entresol.
Cela m'agaçait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, un beau jour, je n'ai pu résister à la tentation, il me fallut gratter une partie de l'inscription, et on lit à présent:
Sauvage.................... à l'entresol.
Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a là tout un caractère et toute une époque.
Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote à M. Eudel--aperçoit parmi un lot de vieilles faïences une porcelaine siamoise qui lui paraît merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.
--Je vous en donne cinq cents francs!
La marchande en eût peut-être demandé vingt ou trente. Elle dit alors qu'elle réfléchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir ça et là sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acquéreur, la porte de guerre lasse à Champfleury, qui l'achète et la place au musée de Sèvres.
Quelque temps après, des ambassadeurs siamois de passage à Paris viennent visiter le musée. Champfleury, très fier, leur montre le vase qu'il a acheté.
--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà précieux chez nous.
--Et à combien l'estimez-vous?
--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!
Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury avait du nez.
Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.
Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, le loua un des premiers.
On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux répétitions du Tannhauser et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en français, une lettre où il lui parle de ses espérances favorites à lui Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».
Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris assiégé et écrivait son Choeur des rats.. Mais, en mars, il disait:
«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes oeuvres des diverses nations. Seule la France, et Paris en particulier, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les oeuvres françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une première place...»
Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà un comble!
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