
Public-domain ebook
L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891
by Various
Language: fr303 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: L'Illustration·French Literature·History - Modern (1750+)
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #45879.

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The opening · free to read
--Bah! c'est partout la même chose. Je retourne chez les Hurons!
Donc, pendant que la presse prend envers elle-même des libertés qui finiront par mettre sa liberté en péril, la vie continue et, par la vie, il faut entendre la mort. Ce dernier mot est celui qui semblait le moins fait de tous pour le robuste Normand disparu la semaine passée. Pouyer-Quertier! Ou plutôt Monsieur Pouyer-Quertier!
Toute une race, toute une classe! Le type du bourgeois puissant, du grand bourgeois industriel français, et le type aussi du gars normand solide et superbe. Des cheveux roux, de fortes mains, de larges épaules, des favoris britanniques, un rire de buveur de cidre. On sait qu'il tint tête à M. de Bismarck lors des conférences du traité de Francfort. Le Teuton voulait stupéfier le Français. Il buvait, tout en causant, de vastes chopes de bière.
--Moi, disait Pouyer-Quertier, j'aime bien la bière, mais il me faut de l'eau-de-vie dedans!
Et, cette fois, M. de Bismarck admirait, ayant trouvé son maître. Le sentimental Jules Favre ne devait savoir à quelle palabre se vouer, entre ces deux mâles, ces deux forces, ces deux colosses.
Ce fut une sorte de roi en son pays que Pouyer-Quertier, mais le contraire du paresseux roi d'Yvetot. Il brassa, mania, gagna et dépensa des millions. On me dit que ses dernières années furent tristes. Il se sentait comme détrôné. Qu'importe! Il devait savoir qu'il laisserait un nom, un souvenir une figure! Son verre de franc Normand a humilié le vidrecome germanique. C'est une mince revanche, mais c'est une revanche, et ce bourgeois de Normandie fut un bon Français et fut un homme.
Mais que dit-on à Paris? On y hume déjà, malgré la pluie, les premières odeurs du printemps. Les bourgeons se montrent, timides d'abord, puis plus confiants. Et une même parole d'allégresse sort de la bouche des pêcheurs des bords de la Seine:
--Enfin, nous aurons du poisson à prendre... dans deux ou trois ans!
M. Jousset de Bellesme a, en effet, obtenu gain de cause contre ce conducteur des ponts-et-chaussées qui l'avait empêché, l'autre jour, de jeter cinquante mille alevins dans la Seine. Le directeur de l'aquarium du Trocadéro disait en vain:
--J'en ai le droit et je viens repeupler de poissons la Seine que l'hiver a vidée!
L'homme des ponts-et-chaussées répliquait:
--Personne ne peut jeter quoi que ce soit dans le fleuve sans l'au-to-ri-sa-tion de l'ad-mi-nis-tra-tion!
--Quoi! personne, même moi?
--Personne, même vous!
--Rien, même des poissons?
--Rien, même des poissons!
Et, pendant ce dialogue d'une chinoiserie spirituellement administrative, les alevins s'ennuyaient dans leurs bocaux, s'ennuyaient à périr--et périssaient.
Peut-être le conducteur des ponts-et-chaussées prenait-il le directeur de l'aquarium pour un jeteur de sorts, absolument comme cette dame qui, sur cette question même, après avoir lu dans son journal ce titre d'article: le ré-empoissonnement de la Seine, s'écriait:
--Comment! les misérables, ils ne trouvent pas que la Seine contient assez de microbes: ils veulent encore la ré-empoisonner!
Quoi qu'il en soit, M. Jousset de Bellesme a eu sa revanche dimanche dernier. Il a pu, cette fois, librement jeter ses alevins au cours du fleuve. Quarante mille truites et dix mille saumons de Californie. Voilà de l'espoir sur la planche pour les grands pêcheurs devant le Seigneur.
Les poissons, s'ils profitent bien, comme on dit dans les campagnes, seront plus nombreux que les pêcheurs au filet ou à la ligne, ce qui étonnera bien des gens, car on a calculé que sur les rives de la Seine on rencontre en moyenne trois pêcheurs et demi pour un goujon. J'ignore le statisticien qui a fait ce calcul, mais c'est là une des gaietés de cette statistique qui, d'après Labiche, sait exactement combien il passe par an de femmes veuves sur le Pont-Neuf.
La statistique aura à enregistrer des professions paradoxales et des religions inattendues. On me dit qu'il se trouve à Paris un nombre assez considérable de bouddhistes et plusieurs industriels exerçant la profession de noircisseurs de verres pour les jours d'éclipse. J'imagine que, ce métier offrant quelque morte saison, les négociants en question y ajoutent un autre, lequel, à mon avis, ne doit pas être très catholique.
Deux métiers à la fois, ce n'est pas trop, et voici que M. Bodinier, l'aimable M. Bodinier, pour l'appeler par son nom, a inventé d'exposer, dans les galeries du Théâtre d'Application, les oeuvres des littérateurs qui sont en même temps peintres ou sculpteurs, qui binent, en un mot. (De bis, deux fois, le verbe est facile à expliquer). Ce sera curieux, et cette exhibition, sans valoir celle des Pastellistes qui vient de s'ouvrir rue de Sèze, sera peut-être plus piquante.
Aux pastellistes on rencontre d'illustres connaissances, Besnard, Gervex, Dagnan-Bouveret, Jean Béraud, Boldini, Doucet, la fine fleur des manieurs du pinceau et des manieurs de pastel. Mais à la Bodinière, comme disent les familiers, c'est Victor Hugo, c'est Théophile Gautier, c'est Arsène Houssaye qu'on va regarder après les avoir lus: Hugo dessinateur, Gautier peintre, Houssaye graveur, sans compter Jules de Goncourt, Baudelaire et tant d'autres, car ils sont assez nombreux ceux d'entre les littérateurs qui ont un joli brin de crayon au bout de leur porte-plume. Victor Hugo, on le sait, eût été un illustrateur de premier ordre s'il l'eût voulu--et il le voulait--comme il eût été un architecte extraordinaire. Il a dessiné et fait exécuter des meubles, des poêles, d'une sorte de japonisme étonnant. Madame Drouet possédait plusieurs de ces meubles-là, de véritables pièces de musée.
Au jour de l'an, quand il était exilé, il envoyait, comme carte de visite, un dessin à chacun de ses amis de France. Philippe Burty en avait reçu plusieurs, comme on a pu le voir, l'autre jour, à sa vente.
Quant à Théophile Gautier, il avait été peintre, et c'est lui qui signa la gravure du premier roman publié par Arsène Houssaye.
Dans ses Confessions, celui-ci donne plus d'un croquis de son ami et il y a une étude féminine, une Cidalise tout à fait charmante et d'un pur dessin.
Donc, ce sera intéressant, cette exhibition de dessins de gens de lettres, qui eût pu être complétée par une exposition de dessins de gens de théâtre, car il y a des comédiens qui dessinent et sculptent aussi fort bien. (Mélingue qui a signé des statues à la Madeleine, ce qui est assez original, un acteur, un excommunié d'autrefois, travaillant à orner le temple de Dieu; Geoffroy, qui est un peintre d'un vrai talent; Mounet-Sully, peintre et sculpteur, etc.)
Mais une crainte me vient. Plusieurs critiques d'art, et des salonniers, sur ma foi, semblent s'être décidés à envoyer de leurs oeuvres au petit Salon de M. Bodinier. Que va-t-il arriver si les peintres des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars, les vrais peintres, se mettent, eux aussi, à devenir salonniers et à donner leur opinion sur les paysages ou les natures mortes de ceux qui, jusqu'ici, étaient leurs juges? C'est cela qui serait divertissant et Paris s'amuserait un peu si Cabrion s'écriait:
--Ah! journalistes, vous devenez rapins! Eh bien! amusons-nous un peu! les rapins deviennent journalistes!
Ce serait d'autant plus drôle qu'il est, je pense, plus facile de faire du journalisme que de la peinture. Tout le monde ne manie pas encore la palette, mais la majorité des Français fait de la copie. Et quelle copie!
Il paraît, par exemple, que la Société des Gens de Lettres regorge de gens qui se préoccupent fort peu des lettres pures. Pauvres lettres, humanités d'autrefois, elles finiront par n'être plus que le luxe de quelques mandarins! Toujours est-il que, pour sauver la situation, on a fait appel à M. Zola, qui est un admirable écrivain, un puissant et merveilleux créateur, mais qui a moins de goût pour ces pures lettres que pour les manifestations de la nature vivante. On l'a élu président de la Société, et cet intransigeant d'autrefois arrive à accepter et même à rêver tout ce qu'il faisait profession de mépriser jadis: les titres, les honneurs. Il y aurait à se demander pour quelles raisons les hommes briguent tôt ou tard ces honneurs préalablement dédaignés, et, lorsqu'ils ne les briguent pas ouvertement, les regrettent tout bas.
D'abord, par raison de sentiment. Pour faire plaisir à ceux qu'on aime. Lorsque Edmond About tut décoré, il disait:
--Je me moque de ça pour moi, mais cela me fait plaisir pour ma mère!
Les femmes jouent un grand rôle dans ces raisons qu'on se donne à soi-même pour obtenir ce qu'on croit mériter et ce qu'ont obtenu les autres. Tout le monde connaît ce candidat à l'Institut qui dit:
--Ma femme tient tant à mon élection que, si je ne suis pas élu, elle en mourra!
Enfin, c'est surtout à cause des autres qu'on veut ou avoir ce qu'ils ont parce qu'ils l'ont ou l'avoir précisément parce qu'ils ne l'ont pas.
--X... est officier, je veux la rosette!
--Je veux la rosette, parce que X... n'est pas officier.
Ces deux raisons absolument contraires n'en font en réalité qu'une seule. Elles ont pour motif le plaisir très naturel qu'on a à être désagréable à un rival, voire même à un ami. Si tout le monde était décoré, le premier soin de l'homme avide de distinctions serait de solliciter l'autorisation de rendre le ruban à la Chancellerie.
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