
Public-domain ebook
La Marquise de Sade
by Rachilde
Language: fr524 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Novels·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #49783.

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The opening · free to read
La petite fille se faisait tirer par le bras, car la chaleur de ce mois de juillet était vraiment suffocante. Elle voyait, de loin en loin, des places très désirables dans les fossés de la route, des places où une petite fille comme elle eût trouvé autant d'ombre et autant d'herbe qu'elle en pouvait souhaiter. Mais la cousine Tulotte marchait à grands pas, sans ombrelle, tirant toujours, ne soufflant jamais, insensible aux rayons brûlants du soleil.
--Tulotte! déclara tout d'un coup la petite, j'ai trop chaud, je ne veux plus.....
--Allons donc! cria mademoiselle Tulotte, est-ce qu'une fille de militaire doit reculer? Nous avons fait la moitié du chemin. Ta mère n'est pas contente quand tu restes à la maison. Il te faut de l'exercice, tu deviendrais bossue si on t'écoutait. Ah! tu es une fameuse momie!
L'idée fixe de la cousine Tulotte était que les enfants deviennent bossus lorsqu'ils annoncent des goûts sédentaires. Elle avait la plus triste opinion de cette petite Mary qui demeurait des journées entières à rêver dans les coins noirs, la chatte de la cuisinière sur les bras, berçant la bête avec un refrain monotone et pensant on ne savait quoi de mauvais.
Mary s'arrêta prise de colère.
--Non, je ne veux plus! répéta-t-elle en enfonçant ses ongles dans le poignet de la cousine.
Celle-ci fit un haut-le-corps d'indignation.
--La voilà qui me griffe, à présent!... fit-elle, et, si elle n'avait pas tenu de l'autre main une boîte au lait, elle eût vigoureusement corrigé l'irrascible créature.
--Je le dirai à ton père! s'écria la cousine Tulotte.
Puis, sentant que l'enfant allait se révolter, selon sa méthode ordinaire, c'est-à-dire qu'elle n'ajouterait pas un mot, pas une larme, et qu'elle n'avancerait pourtant pas davantage, elle l'emporta. Mary eut un rire silencieux. Ce rire plissa d'une façon très singulière sa petite figure; il signifiait peut-être que l'enfant connaissait déjà la valeur d'une égratignure faite à propos.
Le chemin que prenaient presque tous les jours vers la même heure, Mademoiselle Tulotte et son élève, descendait de Clermont-Ferrand pour aller jusqu'aux abattoirs de la ville. On passait d'abord entre les murs de deux grands jardins. L'un, à gauche, était planté d'arbres énormes: des saules, des sapins, des ifs. L'autre, à droite, était très ratissé, avec peu d'ombrage et beaucoup de légumes en rangs interminables: des choux, des salades, des oignons, des melons, aussi quelques rosiers, du syringa, des pensées, des corbeilles de thym. Dans le premier il y avait une maisonnette fort jolie, toute sculptée, surmontée d'une croix brillante. Dans le second se dressait une simple cahute de planches couverte de chaume moisi.
Plusieurs fois, Mary avait demandé pourquoi le propriétaire du jardin aux beaux grands arbres ne se montrait pas, tandis que l'on apercevait sans cesse un homme, dans les vilains choux, un homme coiffé d'un épouvantable chapeau de paille, avec une bêche ou un arrosoir.
Tulotte, en dehors de la grammaire, n'aimait point les questions, elle répondait:
--C'est que l'autre jardinier est mort!
En réalité, les saules et les ifs dissimulaient des tombes, mais le mot cimetière lui paraissait difficile à prononcer devant une enfant de sept ans.
Derrière ce cimetière, s'étendait une plaine coupée par des sentiers poudreux: c'était la campagne, et des blés mûrs, ondulants, vous aveuglaient de leurs reflets dorés.
En se retournant sur le chemin des abattoirs, on voyait la ville de Clermont s'épandre jusqu'à Royat. Au delà de Royat, dans un horizon brouillé, parce qu'il faisait chaud, s'élevait le Puy de Dôme qui, le soir, devenait bleu, d'un bleu sombre à donner des terreurs vagues aux petits enfants pensifs.
Mary, le bras passé autour du cou de la cousine Tulotte, se demandait comment on peut se promener sur une montagne sans toucher le ciel du front. Elle savait très bien que cela s'appelait le Puy de Dôme, que la ville était Clermont-Ferrand et que, parmi toutes ces maisons, il y en avait une appartenant à son père le colonel, mais la promenade, sur une montagne, ne pouvait encore s'expliquer clairement. Elle revenait à ce sujet mystérieux avec insistance.
--Tulotte ... nous irons bientôt, dis?
--Au Puy de Dôme!... Tu es folle, ma pauvre petite... Il y a des loups, et puis ton père ne veut pas.
--Et maman?
--Ta maman est trop malade pour vouloir quelque chose qui te rendrait malade aussi!
--On ne va jamais où je veux! murmura Mary, après un silence.
--Parce que tu veux des bêtises.
Et Tulotte, fatiguée de la porter, la laissa glisser vivement par terre.
Tout le merveilleux panorama de la ville disparut pour Mary comme une image qu'on lui aurait retirée des doigts, elle ne vit plus que les fossés de la route; une campagne en miniature qu'elle connaissait trop avec ses chardons secs, ses flaques d'eau vaseuses et ses rares fleurettes de liserons pâlies sous la poussière.
Tulotte tourna la promenade des Buges, une rangée de gros mûriers, à l'ombre desquels il y avait des bancs, puis se dirigea, de ses mêmes enjambées de garçon, du côté de l'abattoir.
Pour Mary, on allait chercher du lait chaque après-midi dans ce bâtiment d'aspect bien tranquille. Elle s'asseyait sur des chaînes tendues entre des bornes de pierre et se balançait toute seule, en attendant que Tulotte revînt avec sa boîte de fer-blanc.
Mais ce jour-là, la petite fille, dont le cerveau bouillait à cause de la chaleur orageuse, avait d'inexplicables besoins de savoir.
--Amène-moi voir la vache, dis? demanda-t-elle de son ton tranquille et volontaire.
Tulotte haussa les épaules.
--Encore ça!... fit-elle avec désespoir; tu es une sotte, il n'y a pas de lait ici et tu n'en boiras pas.
--Eh bien! je n'en boirai pas ... je veux te suivre ... à l'ombre ... j'ai si chaud!
Tulotte frappa aux volets d'une des fenêtres de l'établissement. Un gros homme, en manches de chemise, vint ouvrir la porte-cochère. Elles entrèrent dans une cour assez sale, jonchée de paille et plantée de pieux. Mary s'arrêta un instant, étonnée de ne pas voir de vaches comme il en passait le matin devant leur maison, faisant sonner leurs clochettes. L'homme avait un tablier de toile bise éclaboussé de taches rouges. Mary s'aperçut tout de suite de ces taches.
--Le Monsieur s'est coupé! pensa-t-elle, un peu effrayée par ce boucher aux bras velus, et, dans son horreur instinctive des blessures, elle saisit la jupe de la cousine Tulotte.
--Il m'en faut pour cinquante centimes, dit celle-ci de mauvaise humeur, selon son habitude, car la corvée ne lui souriait guère.
--On va vous servir, Madame, répliqua le boucher en examinant la petite du colonel, toute délicate dans sa robe de piqué blanc bouffante, sa capote de satin à bavolet ornée d'un bouquet de pâquerettes et de ruches de tulle. Laissez-la donc venir, la demoiselle, ajouta-t-il, elle verra nos bêtes!
Frémissante de plaisir, Mary s'avança, relevant ses jupes, comme elle le voyait faire à sa gouvernante.
Sous un hangar les animaux destinés à la tuerie étaient rangés devant une barre et attachés, les bœufs par les cornes, les moutons par les pattes. Il y avait des veaux au poil clair jetés pêle-mêle, s'étouffant les uns sur les autres, des brebis plus ou moins grasses entassées dans un très petit espace et qui se mettaient tête contre tête comme fait un troupeau affolé par une panique; les bœufs, les cornes forcément en avant, frappaient la terre de leur pied, levant des mufles terribles; mais c'étaient les veaux surtout, dont les yeux s'emplissaient de grosses larmes, qu'on devait plaindre dans le tas de ce bétail condamné.
En face du hangar s'ouvrait une grande porte voûtée, un trou sombre d'où sortaient de vagues gémissements et une odeur nauséabonde. On percevait des coups sourds, des coups de massues. On tuait là-dedans de minute en minute. Un garçon tout en loques venait prendre un animal à la barre et l'amenait, tirant de toutes ses forces, jusqu'à ce trou énorme d'où rien ne ressortait ensuite que le bruit de ces coups sourds. Ce garçon avait l'esprit particulièrement méchant, il donnait du fouet à ces bêtes passives, sans aucune pitié. Il leur lançait ses gros sabots dans le ventre, frappant les veaux inertes, faisant des marques sur les nez pâles des brebis. Il allait comme une brute, avec une chanson très gaie à la bouche, torturer de malheureux porcs vautrés dans le ruisseau de boue sanguinolente qui coulait autour de la cour; les porcs, beaucoup plus graves que le reste du troupeau, ne se dérangeaient pas, mais grognaient en ne perdant aucune occasion de happer des choses puantes.
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