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Barnabé
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Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites cévenols.
La Confrérie des Frères libres de Saint-François, qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.
Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.
Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de Frères libres de Saint-François.
Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.
A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.
Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.
Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de Notre-Dame de Cavimont.
Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.
En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent par fermer les yeux.
C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse, que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.
Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et de la déshonorer.
Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de l’énorme chapelet.
—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!
Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon nom.
—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.
Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...
J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.
—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils passaient et battant joyeusement des mains.
Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore chassé la naïveté.
—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.
En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la comédie.
Ah! la comédie!...
Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation de Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue, dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de la grande rue, comédie, toujours comédie!
A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.
Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs, manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait. Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste à la main. Le brave homme!
Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.
Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners en un coin de la Grappe-d’Or, tandis que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la ville!
Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.
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