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Élaine

Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.

Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le prix.

Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu seras roi.»

Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: «Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la bouche sur ses projets.

Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt parti, que Genièvre reprit:

«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: «Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.

Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à votre époux sans reproche?»

Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»

Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»

Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»

Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les miennes.»

Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois lois aussi volontaire qu'auparavant.

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