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Énide

Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes, ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies, Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot, par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice, par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn, et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse, les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une tache sur sa pureté.

Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre, passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et tristement à son cœur:

«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être une fidèle épouse.»

Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse. Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»

En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré, faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.

Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval, passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence, elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête. Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que nous.--Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens, comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.--Restez donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier; le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune, impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom, et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux, irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,» dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la parole, et dit en se retournant:

«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.

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