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Viviane
Language: fr370 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Poetry·Mythology, Legends & Folklore
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #53722.

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Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux pieds de Merlin.
L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur, se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue, avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche. Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors, Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient. L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi; et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément, ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute, n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle, elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie; il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son œuvre. Et il restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait subjugé.
Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples, semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars, mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin, elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.» Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme, par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va, parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin, m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?» il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force, se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue! ... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi: laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc, et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin, et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement: «Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies, ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.»
Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi, ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres, si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu, mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées, avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange.... En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil silence montre plus de sagesse que de bonté.»
Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant, avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment; pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée; et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si étrange, et qui ne l'est pas.»
Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage; elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas, mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là , qui dernièrement vous a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin, apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos, persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom, sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous, pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»
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