Storieta
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Première Soirée

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Quartier Malesherbes.

Boudoir oblong.

En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures.

En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis.

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--facétieuse.

Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d'une guimpe attiédie, d'une guimpe attiédie au contact du derme.

Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis.

Au-dessus du sofa brodé de lames, dans son cadre d'or bruni, un PAYSAGE: Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des engoulevents volètent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la grivelure argentée de leurs ailes éployées, un vol tumultueux de grèbes.

En face du sofa brodé de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des télamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vêtues de poult-de-soie blanc, aux agrafes d'un métal précieusement oxydé, s'étalent.

Et ce sont là devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux, écrits pour l'agrément de la Dame par ses deux sigisbées.

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--facétieuse.

... Miranda, toute droite, à l'aise en une sorte de canezou d'escot aux passements de jais et de soie écarlate, verse du thé de ses mains bien fardées.

I

Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient assise, en brodant. Et se détache à peine sa toilette sobre sur le vert noir du lierre.

Paul Doriaste est revenu là pour lui découvrir les imperfections peu visibles, mais décevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espère-t-il esquiver la hantise d'elle. Chose bête: il a soumis plusieurs jours son tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette élégance de dame à médiocres revenus, la plus discrète et délicate des élégances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystérieuse courtisane, en bourgeoise lettrée, il l'a décrite déjà, au cours de plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, le Sphinx. Elle accapare son esprit; il la désire, et il ne l'aura point.

Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnête fatalement par sa blondeur tendre d'anémique, la matité du teint pur, la tendance à rester clapie très longtemps dans la même attitude.

Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son oeil levé une nacrure luit, humide, puis se voile des cils baissés vite. Et cette luisance le pénètre, se darde par ses entrailles qui frémissent. Il la veut. Sans doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement un aveu d'amour. Ou non, peut-être. Aux sourires des gens semblent bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes collantes; à elle aussi pourquoi ne paraîtrait-il point ridicule. Une simple curiosité peut-être incita la moqueuse à l'examiner. Et tout désir se dissipe en lui. Il se résout à rentrer. Intimement un spleen l'abat.

Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l'odorant duveteux d'un épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique roideur du corset, à travers la soie.

Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l'obsède son scepticisme. Il s'échafaude en la cervelle des plaidoiries également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui affluent. Il prévoit tout à l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve féminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'être.

Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,--distrayante, qui sait? S'arrêterait-il à la crainte d'échouer? Non. L'insuccès dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude à graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des lieutenants et des coiffeurs?... Le dépit s'en offrirait bizarre à étudier sur soi.

Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d'étreindre le surexcite... Il se décide. La pâleur lui resserre la peau, son coeur bat; mais comme il s'estime brave de l'effort qui l'amène près elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une complète indifférence, il espère.

Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose énigmatique. Elle pense,--devine-t-il: S'il se montre impertinent je le remettrai à sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie qu'elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une étoile...; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!... Et l'odeur chaude qui émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et violâtre.

Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque manifestation de l'amour?... Quels imbéciles préjugés!...

Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l'oeil vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l'instinct de maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonné d'étoffe blanche, et dont la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à sanglots.--«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;... viens, va! mon petit garçon.»

Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse, donnant la sensation d'avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant qu'il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel à énoncer, tant l'absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:--«Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer...»

Elle sourit, moqueuse.

C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles dénonce l'envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l'exprime décèle que cette envie lui est coutumière. Il s'enhardit avec, déjà, la prévision d'un souper, d'une baignoire de petit théâtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune femme l'histoire d'une maîtresse suicidée, bien convaincu qu'elle n'y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.

Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en s'avouant à lui-même cette comédie ridicule. Elle hausse les épaules. Ce qui le froisse: elle l'ennuie à la fin avec ses manières! Il débite des sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la complimente. Il lui déclare comment sa toilette, harmonisée par un art dilettante, la désigne l'amie de goût que l'on rêve. Il décline sa position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la fasciner. Elle, pâlie un peu, se lève, s'en va.

Ne point s'opposer à son départ? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s'érige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus désirable encore et son esprit s'opiniâtre à imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit. La lumière qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule. Et l'oeil de Doriaste longtemps vise l'épaisse torsade blonde où se contourne toute la chevelure qui monte dans le faîtage du chapeau.

Il la suit. Bientôt il marche à côté d'elle et il prie qu'on l'excuse, et il proteste que seule une attirance mystérieuse et invincible l'attache à elle. Comme elle ne répond, gardant l'immutable indifférence de ses yeux froids, l'impassibilité de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois le Sphinx: les cinq derniers articles, il les a consacrés à décrire l'image d'elle.

Et elle s'étonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et ce chevrotement la pénètre, lui secoue le coeur. Subitement, elle stationne et déclame cette phrase qu'elle a vue quelque part:

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami.

Au désir d'héroïne dramatique il accède, devenu stupide de bonheur parce qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute à son serment:

--Jusqu'au jour où vous-même m'en relèverez.

--Jamais, cela.

La face du chroniqueur s'étire en un sourire triste, amer, incrédule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, à mots émus, confesse sa présente extase. Muette, elle l'écoute, la bouche gaie, pourtant.

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