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Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris
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L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre.
--Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui.
M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts, de larges cercles en or.
Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique: la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir seule? Sa soeur, une enfant.
Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et secouer la tête.
--Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre. Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps.
Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite Henriette s'obstine, pleurant toujours.
--On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi, n'est-ce pas, mes petites chéries?
Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement ternes, exorbités.
A sept heures du matin, M. Goubert mourut.
Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit: Souvenir d'Arcachon, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies.
Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort, et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil, murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches de bure ses mains qui se glacent.
Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la ruine: robes laides, travail, patron.
La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au courage.
Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En sanglots elle éclate.
--Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant.
Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve. Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette obsession vile.
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