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Jean Sbogar

Les personnes dont je suis connu me dispenseraient probablement sans peine de déclarer que cette nouvelle édition de quelques faibles ouvrages profondément oubliés du public n’est pas une spéculation de vanité. L’âge avance pour moi; mais je suis encore loin de cette époque d’heureux oubli où la vieillesse, revenue aux jeux des enfants, s’amuse des hochets qui ont amusé le berceau. Cette publication tardive est le simple effet d’une convenance de librairie, et les motifs que j’ai pour désirer son succès n’ont aucun rapport avec les prétentions du talent et les espérances de la gloire.

Après ces précautions oratoires d’une prudente modestie qui laisse peut-être percer quelque orgueil, comme les trous du manteau d’un philosophe, me permettra-t-on de parler de ces écrits ressuscités par la presse comme s’ils existaient encore réellement dans la mémoire de leurs anciens lecteurs? Pourquoi pas, s’il sort, de ce retour complaisant de l’esprit d’un écrivain vers les riens de sa jeunesse, un petit nombre d’anecdotes qui méritent d’être lues quand on n’a rien de mieux à faire? Dans ce temps de diffusion universelle, les auteurs de Mémoires et de Souvenirs ont eu souvent l’occasion de remarquer qu’il s’attachait quelque charme à la personnalité, et que l’esprit, fatigué d’émotions immenses, se réfugiait volontiers dans la sphère étroite des petites impressions individuelles. D’ailleurs ces préfaces sont faites pour ceux qui lisent mes romans et disposés, je pense, à me pardonner mes préfaces.

Je ne dirai pas quelles circonstances me décidèrent à publier en 1818 le roman de Jean Sbogar, ébauché en 1812 aux lieux qui l’ont inspiré. Il me suffira de noter en passant que j’entrais alors dans une carrière très sérieuse où je n’ai fait qu’un pas, et que cette considération me défendait d’attacher mon nom au frontispice. La politique de Jean Sbogar eût été en effet une mauvaise recommandation pour l’homme qui allait professer les sciences politiques dans la petite Tartane; et personne ne s’étonnera que l’auteur, reconnu malgré ses précautions, y ait été mis à l’index comme son livre. On pourra juger au reste par l’opportunité de cette publication du haut esprit de convenance et d’aptitude aux concessions intéressées qui m’a dirigé dans toutes les grandes affaires de ma vie.

Le succès me dédommagea un peu cette fois des vicissitudes de la faveur. L’anonyme me porta bonheur dans les journaux où l’on a toujours toléré assez volontiers la vogue passagère d’un écrit nouveau, quand elle ne tire pas à conséquence pour une réputation. L’impression d’un moment que produisit cette bagatelle était d’ailleurs fort étrangère au mérite intrinsèque du livre. Elle résultait de la disposition générale des esprits que les événements des années antérieures avaient peu à peu ramenés aux doctrines de la liberté, et le caractère de mon héros m’avait permis de porter à leur dernière expression des théories dont je suis loin d’accepter en tout point la responsabilité. Elle était grave alors, et le serait peut-être aujourd’hui davantage si les prolétaires lisaient les romans. Je me réjouis de penser que les progrès de la civilisation n’en sont pas encore venus là, et que les rêveries de mon Gracchus de Spalato n’exerceront pas plus d’influence jusqu’à nouvel ordre sur les sociétés savantes que celles du Dieu qu’on adorait à la rue Taitbout.

Il faut pourtant que ma brochure en deux volumes ait porté quelque empreinte d’un caractère d’homme, puisqu’on ne trouva qu’un homme à qui l’attribuer, et que ce fut (j’en demande humblement pardon à sa noble mémoire) mon illustre ami Benjamin Constant. Des journalistes qui se crurent mieux avisés, et qu’avait trompés je ne sais quel mélange d’ascétisme d’amour et de philantropie désespérée qui se confondent dans cette bluette, en accusèrent Mme de Krudener, qui n’était pas un homme, et qui commençait à n’avoir plus de sexe. Je n’intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps. Adolphe et Valérie répondaient pour leurs auteurs.

Me voici parvenu à l’histoire du plus éclatant de mes succès, et je ne peux guère m’y tromper, car je ne suis pas ébloui par la quantité. Je raconte des faits, et c’en est assez pour mettre mon humilité à son aise. Je crois avoir dit quelque part qu’une préface était un ouvrage d’orgueil; je le répète volontiers. Orgueil innocent du reste, et presque digne d’une tendre compassion, que celui qui se fonde sur le bruit d’un petit livre, et qui dure tout juste le temps de l’escorter du magasin sous le pilon, en attendant qu’il subisse une nouvelle métamorphose dans les moules du cartonnier!La vieille Marie de Gournay, digne fille d’alliance de Montaigne, a merveilleusement exprimé ma pensée dans un vers sublime qui ferait envie à nos jeunes et brillants poètes

L’homme est l’ombre d’un songe, et son œuvre est son ombre.

En vérité, Jean Sbogar n’est que mon ombre, tout au plus, ou je me suis grandement trompé sur la pauvre place que je tiens au soleil.

Le nom de l’auteur de Jean Sbogar revint à Paris de Sainte-Hélène. Ce n’est pas le plus long de mes voyages, mais c’est l’Odyssée de ma renommée. On ne la reprendra jamais à voler si loin. Napoléon, dont le goût littéraire n’était pas bien sûr, témoin sa prédilection pour les supercheries épiques de Macpherson, et pour le pastiche homérique de Luce de Lancival, s’occupa de Jean Sbogar pendant deux jours. Les journaux anglais annoncèrent qu’il avait passé une nuit à le lire, et quelques heures à l’annoter sur un exemplaire qui est resté, à ce qu’on m’a dit souvent, dans les mains du général Gourgaud. Quant au souvenir de mon nom, il ne serait pas tout à fait nécessaire pour supposer qu’il l’eût conservé, de lui attribuer la puissance de mémoire de César, qui appela, chacun par le sien, les quarante mille soldats dont il était accompagné dans les plaines de Pharsale. Si Napoléon a cru réellement, comme il l’a dicté à ses chroniqueurs, qu’il ne se soit fait, sous son règne, que vingt-six arrestations sans mandat judiciaire et sans écrous, sur lettres de cachet revêtues de sa signature impériale, j’aurais bien pu me trouver là. Cette particularité s’explique, heureusement, d’une manière encore plus naturelle, par un fait très simple. Un des amis de Napoléon, à Sainte-Hélène, avait été le mien, à Paris, en 1814, et il savait l’histoire de Jean Sbogar, dans un temps où je ne pensais pas à l’achever. Je suis fier, mais je suis sincère; une pareille circonstance rabat beaucoup de l’illustration qui résulterait pour moi d’avoir été deviné par Napoléon, et j’aurais renoncé volontiers à ce titre équivoque de gloire, s’il m’avait été permis d’en faire tort à mon éditeur.

Quoi qu’il en soit, cette apostille, venue de haut lieu, excita probablement un instant de rumeur dans le bureau de rédaction des feuilletons bonapartistes où je ne jouissais pas d’un grand crédit. Je suppose que ce fut d’abord une assez grave question que de savoir si l’auteur de Jean Sbogar avait gagné quelque peu de chose en capacité, ou si Napoléon était tombé en enfance. Comme il n’était pas de ma destinée d’être pesé dans une telle balance, j’ai aujourd’hui quelque pudeur à le dire. Tout en y réfléchissant, les rédacteurs qui étaient gens habiles, et qui l’ont supérieurement prouvé depuis, convinrent d’un parti moyen. Il fut décidé qu’on n’invente rien en littérature, ce qui est tout à fait mon avis; que cela est défendu plus spécialement qu’à personne aux écrivains qui ne sont pas de l’Académie, ce que je n’admets pas d’une manière aussi exclusive, et que tout homme qui avait osé composer Jean Sbogar serait convaincu de l’avoir volé. Cette résolution passa, je dois le dire, à l’unanimité. Le procureur du roi n’informa point. Il avait cependant beau jeu.

Byron parut tout juste, en français, au milieu de la discussion, et on s’aperçut soudainement, tant sont profondes les perspicacités de la malveillance, que mon malheureux voleur avait été volé au Corsaire. Il est vrai que Jean Sbogar avait quatre ou cinq ans de plus que son aîné d’invention; mais on n’y regarde pas de si près quand on dispute avec l’agneau. La critique a un bon côté. Je lus Byron, que je connaissais à peine pour l’avoir entendu nommer deux ou trois fois à Mme de Staël. Je l’ai lu souvent depuis avec une admiration dont il n’est pas redevable à ma reconnaissance. Le Corsaire ressemble à beaucoup de choses comme tout ce que l’on écrira d’ici à la fin des siècles. Il m’a été impossible, et j’en fais mon compliment à Byron, de lui trouver le moindre rapport avec Jean Sbogar. Certainement, ce n’était pas là le cas de dire, dans aucune acception possible, que les beaux esprits se rencontrent. Si j’avais été Byron, j’aurais porté plainte. Byron, qui savait le français précisément comme je sais l’anglais, ne se plaignit point. Il est mort sans avoir ouvert ni Jean Sbogar, ni les journaux où il en est question, et ce n’est pas de cela qu’il est mort.

Je ne me plaignis pas non plus. La bibliographie m’avait bien quelques obligations. Je ne m’étais jamais sérieusement occupé que d’elle, et comme c’est son affaire d’éclaircir les dates et de redresser les torts littéraires, j’espérais qu’elle me vengerait, si jamais, bibliographie et moi, nous arrivions côte à côte par-devant la postérité. C’est alors que s’imprimait, sur un papier magnifique, et décoré au frontispice de l’ancre scientifique des Aldes, l’excellent Catalogue de la bibliothèque d’un amateur. Le docte et ingénieux auteur se garda bien de me reprocher d’avoir volé Byron; il était trop fort pour cela sur le synchronisme des livres, et il estimait à leur prix ces sornettes, bonnes tout au plus pour l’érudition d’un journal; mais après avoir fait justice de cette polémique aigre-douce, à laquelle il oubliait probablement que je n’avais pas concouru, il me déclara voleur en sa qualité de juré-critique. Il n’y avait que le nom du volé de changé. Vous me direz que les voleurs ne savent pas toujours le nom des gens qu’ils volent; mais vous seriez peut-être aussi embarrassé que moi si on vous accusait d’avoir volé Zchocke.

Cette notule beaucoup plus aigre-douce, pour ne pas dire plus aigre, que ma polémique, à laquelle je n’avais jamais pensé, me plongea dans une cruelle consternation. Je me trouvais atteint et convaincu, dans un livre doué du principe de vie, du crime d’avoir volé Zchocke, moi qui ne voudrais voler personne au monde, fût-ce Zchocke, moi qui ne connaissais pas Zchocke, bien qu’il eût été traduit par Lamartelière, et qu’il se trouvât de ladite traduction dudit Zchocke un exemplaire en papier vélin à dos de maroquin bleu dans la bibliothèque de M. Renouard; moi qui n’étais pas digne de connaître Zchocke en 1815, puisque je ne connaissais pas Byron! j’allai demander partout des nouvelles de Zchocke. Au diable qui avait oui parler de Zchocke! Je commençais à me persuader enfin que la pièce de Zchocke n’existait qu’à un seul exemplaire, qui tenait sa place chez M. Renouard, parmi tant d’autres précieuses raretés, quand mon bon camarade, M. de Pixérécourt, m’apprit que Zchocke était en effet l’auteur d’un drame qui n’avait aucun rapport avec Jean Sbogar, et dont il avait composé, lui, un mélodrame qui valait cent fois mieux que Jean Sbogar et le drame de Zchocke. Je n’eus aucune peine à le croire, mais je ne voulais juger que pièces en main, tant j’avais à cœur, dans mon innocence littéraire, de n’avoir pas pillé Zchocke.

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