Storieta
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A Six Ans

Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin, s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte, la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.

--Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.

Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque fois qu’il me voit, et moi aussi...

Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant: mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait chassé Tom:

--La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le bougre sent cela...

Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.

Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse...

Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les mains crispées au mur, et pleurai éperdument.

--Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père.

--Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire.

Et on me laissa braire.

--Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui faire.

Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.

Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les yeux bleus.

Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me semblaient des mains malades.

Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous. Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne m’occupant plus des quolibets.

C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves. Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.

--Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les aperçoit un peu de l’extérieur.

--Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec vous! Je me tiendrai bien tranquille.

--Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas dehors: nous avons nos robes de dimanche.

Elle nous toisa de haut en bas.

--Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux.

Je rentrai en pleurant.

--Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois?

--Mais elle braie pour braire, comme toujours...

Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser. Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long frisson de crainte et de volupté.

A Huit Ans

--Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul: porter la casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui donnerais dix-sept cents et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser la Haute-Ecluse, les remparts: la fabrique est au bout à gauche.

Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la casserole de terre nouée dans un lange d’enfant: elle penchait à droite et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé; j’étais très étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau... «Ce ne sont pas des harengs, voyons...» et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui s’épanouissaient sur les bords me tentaient...

J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait, mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats devenaient dans l’eau.

Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en couronnes.

--C’est froid, n... de D... et sec: toute la sauce est dans le lange. Voilà la casserole.

--Voulez-vous une fleur, oncle?

--Non!... Oui, donne.

Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant.

Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me gronda; je protestai; elles n’en démordirent point.

Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement.

Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait pas eu le temps de cuire les pommes de terre: nous dinâmes avec du pain et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras; nous les grands, deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la main.

Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup au milieu de la foule; que, devant les baraques, des dames, en costumes d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée; qu’un homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie; que les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient, pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des trompettes: «Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule...»

Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et tapaient des pieds en cadence:

«Hosse. Hosse, Hosse...»

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