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Angelinette
by Neel Doff
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #72260.

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The opening · free to read
La tête appuyée contre la poitrine de l’homme, la figure levée vers lui, d’une pâleur bleutée, de grands cercles autour des yeux fermés, le haut chignon blond filasse orné de peignes et d’épingles d’écaille blonde incrustés de pierreries, elle était entraînée dans les lourds bras du matelot danois, en une valse tournoyée que soufflait un orchestrion mécanique.
De temps en temps le matelot se penchait et baisait la figure décolorée, qui alors ouvrait des yeux pervenche pâle. Ses pieds touchaient à peine terre; lui, le matelot, faisait toute la besogne; ses énormes pieds chaussés de jaune exécutaient consciencieusement les pas: son fardeau ne lui pesait guère. Quand la danse fut finie, il la souleva tout à fait et la porta à leur table, où les verres d’alcool, à moitié vidés, les attendaient.
--Là, tu danses comme un ange: on ne te sent pas.
--J’aime la danse et, appuyée contre toi, ça va tout seul.
Elle se glissa sur les genoux de l’homme et, un bras autour de son cou, elle lui murmura de douces ordures dans la figure.
Elle était menue, fragile, flexible; elle ignorait le dégoût de l’homme; elle préférait les grands, parce qu’elle pouvait s’appuyer contre eux en dansant et se faire porter; les petits l’agaçaient, elle n’y trouvait aucun refuge, et sa fatigue était harassante. Au lit, elle se laissait manier et la flexibilité nerveuse de son corps insensible à la volupté se pliait et s’incrustait contre l’homme, de manière que tous en étaient dupes et la croyaient douée pour le plaisir. Il n’y avait que l’alcool qui lui répugnait, elle le buvait en frissonnant; mais il ne l’enivrait pas, il la rendait plus pâle et plus creusée, et d’un abandon plus pliant.
Elle portait des bas invisibles, des souliers de peau blanche à hauts talons, une robe jusqu’aux genoux en mousseline blanche, le corsage kimono décolleté, les manches au-dessus des coudes, une ceinture de satin mauve: toilette de petite fille, d’un rare goût pour l’endroit.
Le patron avait fini par la laisser faire: n’importe sous quel attifement, elle était sa meilleure pensionnaire.
Sa grand’mère avait été la première pensionnaire, quand la maison avait été fondée, il y avait quarante ans, par le grand-père du patron actuel; elle y était entrée en sortant de la Maternité, avec son enfant sur les bras. La petite y avait grandi; sa mère l’avait laissé aller à l’école jusqu’à quinze ans. Elle n’avait jamais voulu faire le métier dans la maison et, au sortir de l’école, elle était partie avec un pilote qui l’avait mise en chambre, pour l’y abandonner au bout de deux ans. Cependant La ville de Stockholm restait sa maison d’origine; mais il fallait que sa mère l’entretînt entre deux lâchages et elle décampait dès qu’un homme voulait l’emmener. Elle eut Angelinette d’un fils de famille tombé dans la basse crapule, puis disparut avec un capitaine de navire, après avoir confié l’enfant à sa mère, pour quelques heures, avait-elle dit.
La grand’mère garda la petite Angelinette. Elle avait de l’argent: le bruit courait qu’elle vidait les poches des matelots quand elle les avait enivrés et que cet argent-là, elle l’avait toujours placé. Maintenant elle ne travaillait plus que les jours de grande presse, quand ça manquait de femmes et que toute la clientèle, entraînée en une bordée inconsciente, ne se rendait plus compte de la marchandise qu’on lui fournissait. Pour ne pas devoir quitter, elle avait placé de l’argent dans la maison. Elle était encore nourrie et se rendait utile aux femmes et au patron, qui lui confiait l’établissement quand il allait faire du canotage ou des excursions à la campagne avec l’une ou l’autre donzelle qui n’était pas du quartier, car, chez soi, il faut de la tenue si l’on veut se faire obéir. Ce principe, son père le lui avait inculqué et il en avait compris l’efficacité.
La petite Angelinette grandissait à son tour. Elle avait fait le métier naturellement, dès qu’elle avait été en âge. Son père venait la voir de temps en temps pour la taper. On l’annonçait de loin; les femmes, sur les portes, dès qu’elles voyaient poindre sa silhouette branlante, criaient: «Angelinette, voilà le seigneur!»
Et il arrivait.
Quand Angelinette avait une robe à son goût:
--On voit bien que tu es ma fille: ta toilette est parfaite.
Et pour la millième fois il lui répétait:
--Tu es tout à fait ma plus jeune sœur, comme elle apparaissait aux bals donnés par mes parents: non, je ne pourrais te renier.
«Ma sœur, aussitôt mariée, a pris des amants; l’un comme l’autre lui était bon, elle y apportait la même indifférence que toi; puis, pour payer ses dettes de toilette, elle a pris des protecteurs; maintenant elle en est à ses valets. Elle avait des robes de rien du tout, comme celle que tu portes en ce moment, mais qui lui coûtaient des mille et des mille.»
Et il suivait Angelinette des yeux, abandonnée sur la poitrine d’un matelot, soulevée en un tourbillon aux accords de l’orgue mécanique.
--Puisque tu n’aimes pas l’alcool, invite-moi à ta table, je viderai tes verres.
Il vidait même des fonds de verre des tables voisines, pendant que les couples dansaient. Le patron le tolérait aussi longtemps que les clients ne disaient rien, mais, quand il y avait des réclamations, il le poussait dehors.
C’était l’heure avant la coiffure qu’Angelinette préférait: ni lavée, ni peignée, elle voisinait. Elle faisait le tour du quartier pour faire la causette avec les femmes. Elle traînait son corps las, son esprit engourdi, sa volonté défaillante; la fatigue ne la quittait jamais, mais quand un homme l’avait laissé dormir quelques heures, elle souriait à travers sa lassitude et trouvait la vie bonne.
Elle préférait à tout aller bavarder chez la vieille Hélène: la belle Hélène, comme on l’appelait dans sa jeunesse.
Elle la trouvait toujours dès le midi coiffée et en toilette, assise devant la fenêtre, culottant une pipe en écume de mer. Elle en tirait de larges bouffées, puis la regardait longuement en la tournant dans tous les sens. Quand une pipe était culottée à son goût, elle en faisait cadeau à l’un ou l’autre capitaine de navire, client de jadis, qui l’aidait encore quand elle se disait dans la dèche. Actuellement elle avait une petite boîte à elle, et même des économies, et la spécialité des collégiens et des mousses de navire: son vaste corps leur était le paradis. Elle était haut coiffée et avait ses doigts gourds ornés de bagues en toc, cadeaux des petits.
--Ah! te voilà! Tu n’engraisses pas: fatiguée?
--Mais cela existe-t-il de n’être pas fatiguée?
--Moi, je ne le suis jamais.
--Tu ne danses pas. Il est vrai que tu bois sec, mais rien ne te touche.
--Manquerait plus que cela, j’ai la clientèle la plus gourmande qui soit. C’est une bonne clientèle: obéissante et commençant toujours par vider ses poches.
Angelinette riait.
--Tu iras jusqu’à cent ans.
Piquée, Hélène voulait répondre: «C’est pas comme toi, tu n’en as plus pour deux ans.» Mais prise de pitié, et aussi par respect pour sa grand’mère et sa mère, qui étaient ses amies, elle se contenta de dire qu’elle voudrait bien vivre jusqu’à cent ans, que la vie en valait la peine.
Quand l’heure de la toilette approchait, Angelinette devenait de plus en plus languissante et disait à la vieille Hélène:
--Tout de même, quelle corvée de s’habiller, de danser et de boire!
--C’est ça qui te dégoûte? Les autres, ce sont les hommes qui les exaspèrent.
--Mais ils sont toujours gentils avec moi: ils croient, quand je me colle contre eux, que c’est parce que je les aime bien, et c’est simplement pour faire le moins de mouvements possible, sinon je m’écroulerais. Papa dit que je tiens ça aussi de sa sœur, car maman était vive.
--Oh! ta mère n’a pas voulu de la maison. Elle se collait: il n’y en avait alors que pour celui-là; elle n’a jamais eu qu’un homme à la fois. Et toi, on ne t’en a jamais connu aucun?
--Pourquoi préférerais-je l’un à l’autre? Ils sont tous les mêmes: ils entrent, vous empoignent, vous font danser et boire, puis coucher. Les uns en prennent plus que les autres; moi, je laisse prendre: pour la fatigue qu’ils me donnent tous, je n’irai pas préférer celui-ci plutôt que celui-là. Je comprends qu’on préfère une femme à une autre, comme je te préfère à toutes, parce que tu connais mes mères et que tu ne me joues jamais de sales tours comme les autres femmes, mais préférer un homme à l’autre, pourquoi? Il n’y a que le patron qui soit différent: c’est le seul que je déteste.
--Parce que celui-là, tu le vois dans la vie de tous les jours; les clients, tu les vois en ribote. Toi, comme je te connais, tu ne resterais pas huit jours avec un homme si tu devais le voir tel qu’ils sont tous: égoïstes, exigeants, et, quand ils vous ont eue un petit temps, vous trompant comme si vous étiez une guenille et vous lâchant de même. Tandis que les clients arrivent après un embêtement ou après un jeûne, assoiffés, et doivent repartir avant d’en avoir pris à leur appétit. Du reste, tous les événements de leur vie, bons ou mauvais, sont couronnés d’une visite chez nous. A La toile d’araignée, il nous venait de temps en temps une bande de messieurs de la haute: des professeurs, des magistrats, des musiciens; ils nous amenaient un bonhomme qui se mettait au piano après le premier verre de champagne et jouait pendant des heures. Les autres l’avaient amené pour cela, car nulle part ailleurs il ne voulait jouer. Il ne jouait que dans son atelier, en composant, et chez nous. Puis il montait avec l’une de nous: après, il était si vanné qu’il fallait le reconduire.
«C’est nous qui avons le meilleur des hommes: jamais de mauvaise humeur; du moment que l’on ne s’étonne de rien avec eux, ce sont les meilleurs enfants du monde. Cependant ce n’est plus comme autrefois: la clientèle se disperse; il y a les bars, beaucoup de femmes clandestines, d’autres qui marchent pour un chapeau, un chiffon, puis les dancings.
«Je me rappelle un soir où toute une bande de jeunes gens qui venaient de passer des examens nous sont arrivés. Leur président s’adresse au patron: «J’ai cinq cents francs, nous voulons les grands spectacles.» Le patron le renvoya à Mlle Gertrude, la gouvernante; quand elle sut l’importance de la somme, elle dit qu’elle allait fermer l’établissement et le mettre à la disposition de ces messieurs, ce qui fut fait. Ils s’assirent et nous dûmes toutes aller sur l’estrade former des tableaux vivants. Tu les connais, ces scènes, bien que tu n’en aies jamais été, étant trop maigre. Quand ils furent tous hors de leurs gonds, ils nous empoignèrent, et ce furent des galopades dans les escaliers et les corridors, chacun portant une femme.
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