Storieta
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Des paysans qui buvaient de la cervoise en l’auberge du Lion-Bleu ouvrirent les volets pour regarder dans le verger du village, et virent l’enfant qui accourait sur la neige. Ils reconnurent que c’était le fils de Korneliz et lui crièrent par la fenêtre: «Qu’est-ce qu’il y a? Allez vous coucher!»

Mais il répondit avec épouvante que les Espagnols étaient arrivés, qu’ils avaient incendié la ferme, pendu sa mère, dans les noyers, et lié ses neuf petites sœurs au tronc d’un grand arbre.

Ces paysans sortirent brusquement de l’auberge, entourèrent l’enfant et l’interrogèrent. Il leur dit encore que les soldats étaient à cheval et vêtus de fer, qu’ils avaient enlevé les bêtes de son oncle Petrus Krayer et entreraient bientôt en forêt avec les moutons et les vaches.

Tous coururent au Soleil-d’Or, où Korneliz et son beau-frère buvaient aussi leur pot de cervoise, et l’aubergiste s’élança dans le village en criant que les Espagnols approchaient.

Alors il y eut une grande rumeur en Bethléem. Ces femmes ouvrirent les fenêtres et les paysans sortirent de leurs maisons avec des lumières qu’ils éteignirent lorsqu’ils furent dans le verger, où il faisait clair comme à midi, à cause de la neige et de la pleine lune.

Ils s’assemblèrent autour de Korneliz et de Krayer, sur la place, devant les auberges. Plusieurs avaient apporté leurs fourches et leurs râteaux, et se parlaient avec terreur sous les arbres.

Mais comme ils ne savaient que faire, l’un d’eux courut chercher le curé, à qui appartenait la ferme de Korneliz. Il sortit de sa maison avec le sacristain en apportant les clefs de l’église. Tous le suivirent dans le cimetière, et il leur cria du haut de la tour qu’il y avait des nuages rouges du côté de sa ferme, bien que le ciel fût bleu et plein d’étoiles sur tout le reste de la campagne.

Ayant délibéré longtemps dans le cimetière, ils décidèrent de se cacher dans le bois que les Espagnols devaient traverser et de les attaquer s’ils n’étaient pas très nombreux, afin de reprendre le bétail de Petrus Krayer et le butin qu’ils avaient fait à la ferme.

Ils s’armèrent de fourches et de bêches, et les femmes restèrent autour de l’église avec le curé.

En cherchant un endroit favorable à leur embuscade, ils arrivèrent près d’un moulin, aux limites de la forêt, et virent brûler la ferme au milieu des étoiles. Ils s’installèrent là, devant une mare couverte de glace, sous d’énormes chênes.

Un berger, que l’on appelait le nain-Roux, monta au sommet de la colline pour avertir le meunier, qui avait arrêté son moulin en voyant les flammes à l’horizon. Cependant il laissa entrer le paysan, et tous deux se mirent à une fenêtre pour regarder au loin.

La lune brillait devant eux sur l’incendie, et ils aperçurent une longue foule qui marchait sur la neige. Quand ils l’eurent contemplée, le Nain descendit vers ceux qui étaient dans la forêt, et ils distinguèrent lentement quatre cavaliers, au-dessus d’un troupeau qui semblait brouter la plaine.

Comme ils regardaient au bord de la mare, et sous les arbres éclairés de neige, le sacristain leur montra une haie de buis, derrière laquelle ils se cachèrent.

Les bêtes et les Espagnols s’avancèrent sur la glace, et les moutons, en arrivant à la haie, broutaient déjà la verdure, lorsque Korneliz creva les buissons, et les autres le suivirent dans la clarté avec leurs fourches. Il y eut alors un grand massacre sur l’étang au milieu des brebis amoncelées et des vaches qui contemplaient la bataille et la lune.

Quand ils eurent tué les hommes et les chevaux, Korneliz s’élança dans la prairie vers les flammes et les autres dépouillèrent les morts. Puis ils retournèrent au village avec les troupeaux. Les femmes qui regardaient la lourde forêt, derrière les murs du cimetière, les virent s’avancer entre les arbres et coururent à leur rencontre avec le curé, et ils revinrent en dansant de grandes rondes, au milieu des enfants et des chiens.

En se réjouissant sous les poiriers du verger, où le Nain-Roux accrochait des lanternes en signe de kermesse, ils demandèrent au curé ce qu’il fallait faire.

Ils résolurent enfin d’atteler un chariot pour emmener au village le corps de la femme et ses neuf petites filles. Les sœurs et d’autres paysannes de la famille de la morte y montèrent, ainsi que le curé qui marchait avec peine, étant vieux déjà et fort gros.

Ils rentrèrent dans la forêt et arrivèrent en silence devant l’éblouissement des plaines, où ils virent les hommes nus et les chevaux renversés sur la glace lumineuse entre les arbres. Puis ils marchèrent vers la ferme qui brûlait au milieu du paysage.

En arrivant au verger et à la maison rouge de flammes, ils s’arrêtèrent devant la grille pour contempler le grand malheur du paysan, dans son jardin. Sa femme pendait toute nue aux branches d’un énorme noyer, et lui, montait à l’échelle pour grimper dans l’arbre, autour duquel les neuf petites filles attendaient leur mère sur le gazon. Il marchait déjà dans les vastes ramures, lorsqu’il vit tout à coup, sur la lumière de la neige, la foule qui le regardait. Il fit signe de l’aider, en pleurant, et ils entrèrent dans le jardin. Alors le sacristain, le Nain-Roux, l’aubergiste du Lion-Bleu et celui du Soleil-d’Or, le curé avec une lanterne, et beaucoup d’autres paysans montèrent dans le noyer neigeux, au clair de lune, pour dépendre la morte, que les femmes du village reçurent dans leurs bras au pied de l’arbre, comme à la descente de croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Ce lendemain, on l’enterra, et il n’y eut plus d’événements extraordinaires à Bethléem cette semaine-là. Mais le dimanche suivant, des loups affamés parcoururent le pays, après la grand’messe, et il neigea jusqu’à midi; puis le soleil brilla soudain et les paysans rentrèrent dîner comme d’habitude et s’habillèrent pour le salut.

A ce moment il n’y avait personne sur la place, car il gelait cruellement; seuls, les chiens et les poules vaguaient sous les arbres, où des moutons broutaient un triangle de gazon; et la servante du curé balayait la neige dans son jardin.

Alors une troupe d’hommes armés passa le pont de pierre au bout du village et s’arrêta dans le verger. Des paysans sortirent de leur demeure, mais rentrèrent terrifiés en reconnaissant les Espagnols et se mirent aux fenêtres afin de voir ce qui allait se passer.

Il y avait une trentaine de cavaliers couverts d’armures, autour d’un vieillard à barbe blanche. Ils portaient en croupe des lansquenets jaunes ou rouges qui mirent pied à terre et coururent sur la neige pour se dégourdir, pendant que plusieurs soldats habillés de fer descendaient aussi et pissaient contre les arbres auxquels ils avaient attaché leurs chevaux.

Puis ils se dirigèrent vers l’auberge du Soleil-d’Or et frappèrent à la porte. On leur ouvrit en hésitant; et ils allèrent se chauffer près du feu en se faisant verser de la bière.

Ensuite ils sortirent de l’auberge avec des pots, des cruches et des pains de froment destinés à leurs compagnons rangés autour de l’homme à barbe blanche qui attendait au milieu des lances.

Comme la rue était déserte, le chef envoya des cavaliers derrière les maisons, afin de garder le village du côté de la campagne, et ordonna aux lansquenets d’amener devant lui les enfants âgés de deux ans et au-dessous, pour les massacrer, selon qu’il est écrit en l’Évangile de Saint Mathieu.

Ils allèrent d’abord à la petite auberge du Chou-vert, et à la chaumière du barbier, voisines au milieu de la rue.

L’un d’eux ouvrit l’étable, et une bande de porcs s’en échappa qui se répandit de tous côtés. L’aubergiste et le barbier sortirent de leur maison et demandèrent humblement aux soldats ce qu’ils désiraient; mais ceux-ci n’entendaient pas le flamand et entrèrent afin de chercher les enfants.

L’aubergiste en avait un qui pleurait en chemise sur la table où l’on venait de dîner. Un homme le prit dans ses bras et l’emporta sous les pommiers, tandis que le père et la mère le suivaient en poussant des hurlements.

Ces lansquenets ouvrirent encore l’étable du tonnelier, celle du forgeron, celle du sabotier; et les veaux, les vaches, les ânes, les cochons, les chèvres, les moutons et les lapins se promenèrent sur la place. Lorsqu’ils enfoncèrent le vitrage du charpentier, plusieurs paysans, parmi les vieillards et les plus riches de la paroisse, s’assemblèrent dans la rue et s’avancèrent vers les Espagnols. Ils ôtèrent respectueusement leurs bonnets et leurs feutres devant le chef au manteau de velours, en demandant ce qu’il comptait faire; mais lui-même ignorait leur langue et quelqu’un alla chercher le curé.

Il s’apprêtait pour le salut et revêtait une chasuble d’or dans la sacristie. Ce paysan cria; «Les Espagnols sont dans le verger!» Épouvanté, le prêtre courut à la porte de l’église, suivi des enfants de chœur qui portaient les cierges et l’encensoir.

Alors il vit les animaux des étables circulant sur la neige et sur le gazon, les cavaliers dans le village, les soldats devant les portes, les chevaux attachés aux arbres le long de la rue, les hommes et les femmes suppliant autour de celui qui tenait l’enfant en chemise.

Il s’élança dans le cimetière, et les paysans se tournèrent avec inquiétude vers leur prêtre qui arrivait comme un dieu couvert d’or et l’environnèrent devant l’homme à barbe blanche.

Il parla flamand et latin; mais le chef poussait lentement les épaules pour exprimer qu’il ne comprenait point.

Ses paroissiens lui demandaient à voix basse: «Que dit-il? que va-t-il faire?» D’autres, voyant le curé, sortaient craintivement de leurs fermes, des femmes accouraient et chuchotaient dans les groupes, tandis que les soldats qui assiégeaient un cabaret, se joignaient au grand rassemblement qui se formait sur la place.

Alors celui qui tenait par la jambe l’enfant de l’aubergiste du Chou-Vert, lui trancha la tête d’un coup d’épée.

Ils la virent tomber devant eux, suivie du reste du corps qui saignait sur l’herbe. La mère ramassa celui-ci et l’emporta en oubliant la tête. Elle trotta vers sa maison mais se heurta contre un arbre et tomba à plat ventre dans la neige où elle demeura évanouie, cependant que le père se débattait entre deux soldats.

De jeunes paysans lancèrent quelques pierres; mais les cavaliers abaissèrent leurs lances, les femmes s’enfuirent et le curé se mit à hurler avec ses paroissiens, au milieu des moutons, des oies et des chiens.

Néanmoins, comme les soldats s’éloignaient, ils se turent pour voir ce qu’ils allaient faire.

La bande entra dans la boutique des sœurs du sacristain; puis elle sortit tranquillement, sans faire de mal aux cinq femmes qui priaient à genoux sur le seuil.

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