Storieta
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Il n’est guère de femme du monde, en Amérique, qui n’ait un dada artistique ou une spécialité d’élégance. Les unes recherchent les bronzes, les ivoires; les autres, les tapisseries, les étoffes anciennes. Celle-ci est renommée pour son service de table ou pour son argenterie, celle-là pour ses bijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont des collectionneuses passionnées, qui, sans remords, viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’art s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vil dollar se transforme en objets rares et précieux.

Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands hommes des États-Unis, était considérée comme une autorité en matière de décoration et d’arrangements intérieurs. Elle se flattait elle-même de pouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettant son goût au service des nouveaux riches.

Sa maison de New-York était située dans cette partie de la Cinquième avenue où sont les résidences des plus notables millionnaires. Elle donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses pelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côté des palais Gould et Vanderbilt, elle paraissait petite et assez modeste, mais elle n’en était pas moins une merveille de goût et de confort. Hélène y travaillait sans cesse, la retouchant comme une œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tirait surtout vanité était son cabinet de toilette. Elle avait mis tout son génie féminin dans ce décor intime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et plus simple; un artiste pourtant l’eût trouvé délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morris qui sèment comme des fleurs vivantes sous les pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois blanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaient incrustés des salamandres, des oiseaux exotiques, des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient avec les soies jaunes, bleues, roses, des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond, d’une tonalité très douce, se détachaient des aquarelles de maîtres, la garniture de vieux Dresde qui ornait la cheminée, des baguiers, des coupes anciennes, des vases de formes curieuses, enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille blonde, parsemaient avec ordre un merveilleux dessus en vieux point de Venise.

Un Européen, transporté subitement au seuil de ce sanctuaire, n’eût pas manqué, d’abord, de se croire chez une grande demi-mondaine parisienne; mais, pour peu qu’il eût été doué de ce sixième sens qui pénètre les gens et les choses à la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu, malgré cette recherche et ce raffinement suspects, l’atmosphère saine de la femme honnête. Et madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait là son corps élégant, toujours délicieusement déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants, nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, ses grands yeux bruns qui promenaient autour d’elle une caresse inconsciente, ses belles lèvres bien dessinées, dont le sourire découvrait des dents parfaites. Il fallait là cette tête qui donnait une impression de «blondeur» et de lumière, ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence et de supériorité.

Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait pour l’Opéra. Vêtue d’une robe d’un jaune très doux, dont le décolleté laissait voir toute la perfection de ses épaules, elle était assise devant son miroir. Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, quelques mèches folles, une seconde figure se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.

--Ah! Henri!--s’écria la jeune femme sans interrompre sa frisure;--vous êtes en retard, il me semble.

--Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.

Les époux échangèrent une poignée de main et un regard affectueux, puis le nouveau venu se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait l’air d’être sa propriété, et qui se trouvait placé auprès de la table de toilette, mais à contre-jour.

--Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée aujourd’hui? demanda-t-il avec une expression de grande bonté.

--Assez. Le déjeuner de madame Barclay a été très brillant, très gai... un succès...

--Vous avez dit beaucoup de mal des hommes?

--Nous n’en avons pas parlé.

--C’est pire! fit M. Ronald en souriant.

--Nous avons discuté une foule de questions intéressantes... Des Européennes ne sauraient imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de femmes.

--Elles n’ont pas encore appris à se passer de nous.

--Tant pis pour elles! répliqua Hélène avec une expression qui tempérait l’impertinence de sa réponse.

--Nous avons eu une belle séance d’ouverture, à notre congrès.

--Ah!

--Rauk, de Boston, a prononcé un discours remarquable. Il a passé en revue les découvertes de la chimie moderne et fait pressentir celles de l’avenir; il a retracé le rôle et la mission des hommes de science. Je n’ai jamais rien entendu de plus magistral.

Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses pensées.

--Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, à son déjeuner, inaugurait un service en cristal de Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe et des serviettes brodées à Constantinople par des femmes syriennes.

--C’était joli?

--Oui, original, byzantin... un peu trop riche.

--Vous savez que je dois parler, au congrès, la semaine prochaine,--fit M. Ronald revenant de son côté à ce qui l’intéressait.--Je me propose de dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.

--Qu’est-ce qu’ils vous ont fait?

--A moi, personnellement, rien; mais leur ignorance m’exaspère. Ils ne voient pas que la science est la nature, et la nature la science même. Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa banqueroute. Ils l’accusent d’avoir augmenté la somme des maux de l’humanité. Ils applaudissent aux échecs des savants, se moquent de leurs tâtonnements, de leurs erreurs. C’est idiot! Ils devraient plutôt s’associer à leurs travaux, propager leurs découvertes, faire accepter la vérité. Ils rendraient ainsi l’évolution présente moins douloureuse,--car toute évolution est douloureuse!... Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux idéalistes, que l’amour n’est autre chose qu’un fluide comme la lumière, comme l’électricité.

Hélène, tout occupée à bien placer dans ses cheveux de petits peignes d’écaille ornés de diamants, n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent pourtant à son esprit et, de saisissement, son bras demeura en l’air.

--L’amour, un fluide comme la lumière!--répéta-t-elle avec une petite grimace d’horreur,--vous vous moquez de moi!

--Pas le moins du monde.

--Ah! ils ont bien raison de détester la science, les poètes! N’a-t-elle pas déclaré que le baiser est un véhicule de germes infectieux?... Et maintenant, elle viendrait proclamer que l’amour est un fluide!... Pourquoi pas un microbe, pendant qu’elle y est?

--Parce que c’est un fluide... un fluide perceptible, enregistrable peut-être, un de ces jours, qui va touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée, une corde muette, pour produire chez l’individu les effets nécessaires.

--Et le libre arbitre, qu’en faites-vous?

--Le libre arbitre! Ils n’ont jamais passé dans nos laboratoires, ceux qui ont l’orgueil d’y croire. Nous sommes les créatures de Dieu entièrement, ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas que pour travailler à son œuvre, à l’œuvre universelle.

--L’amour, un fluide!--redit encore Hélène, mal revenue de sa surprise.--En tout cas, j’espère que ce n’est pas vous qui démontrerez cela! Je ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme qui attachera son nom à cette abominable découverte.

--Pourquoi abominable? Nous commençons à connaître le rôle des infiniment petits. Grâce à l’électricité, nous allons pouvoir étudier ces fluides qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels se trouve l’amour. La vérité est plus belle que la fable. Il y aura pour les dramaturges et les romanciers des effets puissants à en tirer; c’est la science qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, d’émotions et de sentiments... Qu’est-ce qu’ils ont fait pour l’humanité, vos philosophes et vos poètes? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de fausses espérances; ils ont mis un biberon vide à ses lèvres. Et c’était nécessaire, puisque cela a été. Mais le rôle des hommes de science va devenir de plus en plus grand. Ils perfectionneront et embelliront le corps humain, prolongeront la vie. Ils inventeront de nouveaux moyens de locomotion. Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles: «L’homme est un être qui a marché.» Ils feront plus, eux qu’on accuse d’impiété: ils révéleront le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée, ennoblie, croyante, au pied de ses autels.

La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement à un observateur qu’elle n’avait point suivi son mari dans son ascension intellectuelle, mais qu’elle l’avait lâché en route; cela lui arrivait souvent, du reste.

--Henri,--fit-elle en polissant avec un fin mouchoir de batiste les pierreries de ses bagues,--j’ai envie de fonder une ligue contre le luxe. C’est une intempérance comme une autre, après tout!

--Vous dites?

--Que je veux fonder une ligue contre le luxe et mettre la simplicité à la mode.

--Cela ne manquerait pas d’originalité, venant de vous surtout!

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