Storieta
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Le Parisien du boulevard, client de passage ou habitué de la Scala, de l’Eldorado, de l’Olympia et des Folies-Bergère ne connaît guère, avec la Cigale, le Concert Européen et le Divan Japonais où l’on grimpe parfois, d’autres établissements où la chanson fait florès.

Il ignore que dans les quartiers excentriques, des petites salles de bal, de conférences, de banquets, des sous-sols de cafés et de troquets s’ouvrent à tous les amateurs, chanteurs, ouvriers, petits employés venant là chercher entre eux un semblant de petite gloire.

Les arrondissements lointains sont remplis de guinguettes joyeuses, pourvues d’une clientèle assidue, et plus d’un chanteur connu a commencé sa carrière et pris goût aux bravos dans une de ces petites cases... encouragé par les camarades à lâcher le burin ou le marteau pour les joies du tremplin qui les fait rêver tous! A Paris, tout le populo chante--mécontents et satisfaits.

Je me souviens, quand j’étais petite fille, il y a de cela vingt-huit ans! (Tu vieillis, ma chère...) avoir demeuré dans une maison voisine d’un café, où, le soir, les gens du quartier se réunissaient et chantaient les romances en vogue, accompagnées au piano par un M. Petit, qui, du temps de Renard à l’Eldorado, faisait répéter et chanter les artistes.

Ce monsieur Petit était un personnage. Pensez donc, il musiquait pour Amiati! et ses conseils étaient d’or: il chantait d’une façon très correcte, avec méthode, très simplement, et d’une belle voix de baryton, et je me souviens que mon père, amateur de chansons, comme beaucoup d’hommes de son temps, aimait à lui entendre dire le Violoneux...

Que ces temps sont loin, mon Dieu! Ai-je assez travaillé depuis!!! Qui sait? j’ai peut-être bien cent ans...

Boulevard du Temple... Café Augeol, en face la rue Saintonge... j’avais à peine huit ans, mais comme ces souvenirs sont précis à ma mémoire!... une grande salle, avec un piano à gauche, papa assis avec deux médecins amis, écoutant ravis M. Petit chanter son Violoneux et les Bœufs de Dupont.

Et mademoiselle Marguerite Walin! La belle blonde à la peau mate, aux yeux clairs, qui ravageait les cœurs, de la Place de la République aux Filles du Calvaire!

(Une ouvrière lingère fatiguée de coudre).

Celle-là chantait: La Fille d’Auberge, d’une voix voilée, d’un charme étrange. On m’a conté que Petit la fit entrer tout de go à l’Eldorado: le quartier en aurait illuminé de joie! Malheureusement Amiati avait une place dans le cœur du public, et Marguerite Walin, qui ne savait que la copier, dut se retirer et partir dans des Russies plus ou moins honnêtes--où la phtisie la prit à ses admirateurs... Pauvre belle Walin!

Près du cirque, était un autre temple de la chanson, encore un café où le dimanche se retrouvaient les mêmes personnes. Jamais je n’oublierai un ouvrier ferblantier qui montait sur l’estrade, et grinçait d’une voix qui semblait être un tambourin sur lequel on fait sauter des trousseaux de clefs! une de ces voix de métal, qu’on obtient en mettant du fer et du papier dans les intérieurs de pianos... pour faire danser les Belle-Fatma. Il avait avec cela une horreur de tête... Une chimère chinoise! (ou japonaise) je ne sais au juste, des yeux qui sortaient comme pour sauter par terre... un nez énorme, large, avec des trous noirs et poilus... une bouche en fente de broc, bref, une telle tête de massacre, que papa, ignorant son nom, l’avait surnommé «Massacro,» et le nom lui resta!

Celui-là, grimacier et comique, chantait:

J’avais dû mou... J’avais dû mou...rir pour Charlotte!

Je me le rappelle comme si c’était hier!

Dieu! le vilain ferblantier de chanteur! Que j’aimais mieux le coiffeur, peigné à la Rochefort, avec son toupet carotte, sa figure de porcelaine, ses yeux éteints, d’un bleu fané sale, comme en ont les pastels sur lesquels on a passé la manche: il me semblait du dernier bien!... et puis il chantait la tyrolienne! et la tyrolienne était mes amours!!! Ah les troulalaïtou de ma jeunesse! Lebassy! Qui se souvient de Lebassy?

«Lise, rentrez dans votre mi-i-i-i...se»... et les troulalaïtou à n’en plus finir! C’était superbe! Qu’est-il devenu? Et Massacro? Et mon coiffeur? Que tout cela est loin, mon Dieu!

Mon coiffeur et Massacro n’ont jamais dû dépasser le périmètre de leur quartier; d’autres, mieux doués, se sont envolés vers des horizons plus lointains, mais que de haltes, que de parcours lents et nombreux, avant d’arriver à figurer sur l’affiche d’un établissement, je ne dirai pas connu, mais simplement pas tout à fait ignoré!

Aussi quel soupir de joie quand l’un de ces braves gens arrive enfin au but de ses voyages, à son entrée dans un «Grand Concert»! Dame! c’est pour lui l’avenir assuré, c’est-à-dire la province ouverte sur toute la ligne... la France en long et en large à ses pieds, quelquefois même l’étranger! et pas besoin d’être pour cela une vedette en vogue, non, il suffit--mais cela est indispensable--d’être de la Scala, de l’Eldorado, ou de l’Olympia, ou des Folies-Bergère, c’est l’étiquette passe-partout!

C’est beaucoup de travail, de peines, pour une croûte de pain au bout de la vie... et encore pas toujours!... c’est même rare...

Le public parisien ne se doute pas que le monsieur et la dame qu’il trouve embêtants, et n’écoute même pas, entre huit heures et neuf heures du soir, deviennent, dès qu’ils se déplacent, l’étoile et le favori de toute une population qui les fête, à Lyon, à Marseille ou à Bordeaux. Pensez donc! ce sont des «artistes» de Paris, et de la Scala encore!!! Et ce bon accueil réchauffe leur zèle et console ces pauvres gens de ces Parigots de malheur qui n’ont de sourires que pour leurs favoris... Ah! si on n’avait pas la Province! on finirait par croire qu’on n’a pas de talent! Mais, Dieu merci! les départements sont là qui prouvent le contraire.

Bonne province!!! Bons petits cabots piocheurs, et si souvent découragés, allez, roulez, trottez sur les routes, chantez et ramassez, là où on vous les donne, les bravos que vous quêtez.

Si quatre-vingt-six départements vous font la risette, contre un seul qui vous boude, consolez-vous!...--et dites-vous que déjà du temps d’Henri IV, Paris ne valait qu’une messe! et que ce sont les quatre-vingt-six départements qui ont raison--et zut pour le reste!

Y. G.

Parmi le brouhaha des conversations, le grincement des chaises remuées, le cliquetis des verres sur le marbre des tables, cette annonce ne produisit qu’un silence relatif.

Cependant, émergeant du nuage de fumée qui fanait les papillons des becs de gaz dont s’éclairait la salle, mademoiselle Edmée se hissait déjà sur la caisse d’emballage retournée, figurant la scène, et les premiers accords de la romance de Massenet vagissaient sur le clavier du piano étique accoté à l’estrade.

Et ceci se passait, rue Julien-Lacroix, dans le sous-sol d’une boutique de marchand de vins, temple lyrique, ce dimanche soir comme tous les autres dimanches, de la société musicale «La Fauvette de Ménilmontant».

Ce sous-sol était une sorte de carré long, au plafond bas, où l’on accédait par un escalier en colimaçon, sans cesse encombré par les montées et les descentes du garçon qui, irrespectueux du grand art, ne se gênait point pour couper les meilleurs effets des monologues, et les plus brillants traits des chansons, par des retentissants «une grenadine au kirsch! ça fait deux!» ou «un litre de blanc! ça fait trois,» lesquels suivis immanquablement des «chut!» et des «à la porte!», vociférés par les auditeurs mélomanes, déchaînaient un charivari plutôt impropre à la parfaite exécution des chefs-d’œuvre...

Mais, n’est-ce pas? tout le monde ne peut pas louer la salle de l’Opéra, et les virtuoses de la Fauvette de Ménilmontant, heureux de faire apprécier leurs belles voix, n’y regardaient pas de si près. Qu’est-ce que ça faisait, pourvu qu’on chante!

C’étaient pour la plupart des petits employés, des ouvriers, des commis de magasins; quelques jeunes filles aussi, qui domptaient leurs timidités et jetaient éperdument à la figure du public tous les chats qu’elles nichaient dans la gorge.

Les familles de ces demoiselles et les copains de ces messieurs venaient assister à leurs triomphes, en sirotant des demi-setiers, des canettes et des liqueurs à l’eau, laissant après leur absorption des petits ronds poisseux sur les guéridons de fer, jamais nettoyés--ou si peu!...

Mais ce soir, peste! c’était bien une autre paire de manches que les soirs ordinaires... Des pancartes, suspendues aux colonnes, proclamaient que le prix des consommations serait, par exception, majoré de dix centimes et qu’une quête serait faite à la fin du concert. C’était au bénéfice d’une infortune que la Fauvette, aujourd’hui, donnait de tout son gosier!

Même, outre les sociétaires habituels, des artistes des principaux music-halls de Paris avaient consenti à prêter leur concours! On entendrait, dans leur répertoire, l’incomparable comique Lourbillon et la délicieuse Blanche Mésange, des Ambassadeurs!

Et ce programme n’était pas un leurre! Ces deux illustrations n’avaient pas fait faux bond. Chacun pouvait les voir, en chair et en os, Blanche Mésange surtout en chair et Lourbillon plutôt en os, assis, non loin du piano, à un petit guéridon, et buvant chacun un bock, comme de simples mortels!

A ne rien céler, l’incomparable comique Lourbillon, depuis longtemps, ne daignait plus faire à la capitale l’aumône de son prestigieux génie... et, seuls, les modestes beuglants de province avaient le bonheur et l’honneur de le posséder sur leurs planches.

Quant à Blanche Mésange, les fauteuils vides et les banquettes désertes des levers de rideau avaient été jusqu’ici, aux Ambassadeurs, son unique auditoire.

Ce qui, au fond, était injuste, car elle était vraiment jeune, fraîche et jolie, blonde et grasse, et si elle n’avait point chanté, elle eût été sans défaut.

Mais allez donc faire comprendre à une femme qui fait «_mal_» du théâtre qu’elle ferait «_mieux_» du commerce, ou un métier quelconque! jamais elle ne vous croira! Ce lui semblera impossible de fabriquer de la lingerie ou des modes, alors qu’il lui paraît si simple de faire la petite oie sur les planches!

Blanche Mésange et Lourbillon étaient les points de mire de cent regards admirateurs, et vers eux la reconnaissance de tout un quartier montait en murmure ému.

Mademoiselle Edmée, une brunisseuse, coiffée d’un canotier de paille noire, d’une voix suraiguë et d’un geste sans réplique, affirma:

--Les coccinelles sont couché-é-es, et sauta du perchoir du haut duquel elle avait sévi.

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