Storieta
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Vous ici, Georget!... Non... Pardon... Je veux dire... monsieur... monsieur... Ah! tant pis!... Mais pour une rencontre!»

Était-ce la surprise? ou la confusion de ne savoir comment appeler celui qui venait de surgir devant elle? ou la joie? ou le brusque afflux des souvenirs? Que n’aurait-on pu lire, dans la visible émotion, sur ce charmant visage de femme?

Les yeux graves, qui venaient de croiser les siens, s’éclairèrent subitement.

--«Madame Hardibert!... Oh! par exemple!...

--Vous ne me reconnaissiez pas?

--A peine... Vous êtes devenue...» (Il chercha le mot) «éblouissante.

--Merci pour le passé,» dit Nicole en riant.

--«Nous ne pouvons pas rester là, marraine,» intervint une grande fillette, qui, curieusement, examinait le nouveau venu. «Vous voyez... Nous empêchons de passer.»

Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, rentrèrent dans la grande salle.

Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, leur souriante stupeur, exprimaient l’étonnement de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes et illustres, qu’abrite la vieille maison.

Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur versaient le jour glauque de la cour, assombrie et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des longues tables, jaunissaient des papiers couverts d’inestimables griffonnages. La signature de Rubens, celle de Martin de Vos ou de Pourbus le Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis longuement discutés. Tandis que, sur les murs, les faces placides des Plantin, des Moretus et de leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue jadis pour solde de tout compte, grâce au pinceau de leurs glorieux fournisseurs.

Cependant Mme Hardibert, dégageant par une explication le sens exquis de leur petite aventure, se tournait vers la grande fillette qui venait de l’appeller «marraine».

--«Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là... Eh bien, c’est un camarade d’enfance... Le fils d’un des ingénieurs de mon père... à l’usine. Nous nous sommes tutoyés quand nous étions des mioches. Mais il est parti pour faire son droit à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais il n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut venir ici, à Anvers...»

A ce mot d’«auteur célèbre», le jeune homme avait fait un mouvement. Mais la nécessité même d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait pas à interrompre Nicole.

C’était d’une douceur tellement inattendue, rafraîchissante, délicieuse, l’évocation d’un passé peu lointain, mais que sa jeunesse parait de recul et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix que nuançait une pointe d’attendrissement. Ainsi, c’était Nicole, devenue femme, cette mondaine dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans le sobre costume de voyage. Et elle se souvenait de lui!... Et elle semblait vraiment heureuse de le revoir!...

--«Dites donc, marraine,» fit la petite personne qui répondait à la désignation bizarre de Toquette, «Monsieur n’est-il pas le journaliste qui écrit des vers sans majuscules ni rimes?... Vous le connaissiez... mais, n’est-ce pas, sous un autre nom...»

Mme Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous sa peau lactée de brune aux yeux clairs. Que de gaffes cette écervelée de Toquette accumulait dans quatre phrases! La moindre n’était pas d’attester chez elle-même une préoccupation persistante, attentive, pour les faits et gestes du poète décadent.

--«J’avais voulu mettre cette écolière au courant de vos nouvelles formules d’art...

--Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle, puisque vous avez si bonne mémoire?» demanda l’écrivain, avec une sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses réminiscences et des sympathies réveillées.

«Qu’est-ce que cette déplaisante gamine?» se demandait-il, hérissé contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare!... Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves.

--«Votre nom?» répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. «Votre nom d’écrivain?... C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par la simplicité.

--Toquette!...» s’effara Nicole.

Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût, seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté découvert,--car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de bras,--semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente, creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut, l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes, tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert.

La petite, aussitôt, déclara:

--«Toquette?... Mais je trouve ça ravissant! Je ne veux pas qu’on me donne d’autre nom. Pensez!... J’ai le malheur de m’appeler Victorine.»

Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût?...

--«Oh!» expliqua celle-ci, «c’est que je suis la marraine de Toquette, et non de Victorine. J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas tenu cette jeune personne sur les fonts baptismaux. Non... Elle n’est filleule que de mon mari. Presque seule au monde, la pauvre petite... et en pension toute l’année. Alors...»

Ah bah!... Une orpheline, promenée par charité, et qui se permettait d’attirer l’attention sur elle, de risquer des réflexions impertinentes!... Désintéressé, le poète interrompit:

--«Votre mari, madame?... Excusez-moi. Je ne vous ai pas encore demandé de ses nouvelles.

--Raoul va bien, merci.

--Est-il resté à la Martaude?

--Oh! non. Je ne ferais pas un voyage sans lui. Des affaires l’appelaient ici, en Belgique. Une commande de machines, pour des bâtiments d’une construction particulière, qu’il devait examiner sur le chantier. J’ai voulu en profiter pour visiter Bruxelles, Anvers, Bruges... tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie ses projets. Nous rayonnons autour de son centre de travail... Et la compagnie de cette grande fillette me donne la liberté...

--Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos impressions d’art.»

Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris lilas, indéfinissable. Des paupières longues, presque trop largement frangées de cils très noirs, les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. Une légère myopie, un peu de timidité, de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute seconde, sur la fraîche clarté du regard, une ombre frémissante. Mais, dès que l’âme, atteinte au vif, surgissait, dans la surprise d’une émotion, d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait au large le voile souple et fin, et se montrait toute, en un éblouissement de franchise, entre la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait, dans ce visage mat et couronné d’une chevelure ténébreuse, le paradoxe délicieux des yeux de fleur et de lumière, avec cette nuance que l’intensité expressive empêchait de préciser, mais qu’on recherchait ensuite, par la hantise des analogies, soit dans la délicatesse de certains pétales, soit dans les nébuleuses transparences où s’irise l’agonie mauve des crépuscules.

Ce fut avec ce rayonnement de candeur et sans trace d’arrière-pensée, que Nicole répondit:

--«Mes impressions d’art? Raoul n’en peut pas être plus jaloux que je ne le suis de ses satisfactions scientifiques.»

Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, malgré la simplicité qui en dicta les termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, en n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de poursuivre la visite du musée.

--«Ne la terminiez-vous pas?» demanda Mme Hardibert. «Vous veniez, je crois, de l’intérieur.

--Vous me permettrez bien, madame, de la recommencer avec vous.»

On passa dans le bureau du vieux Plantin, dans la pièce de débit, où l’on entrait aussi jadis de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne où l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où s’entassaient les écus de ses recettes, n’intéressèrent que médiocrement les trois visiteurs. Quelque chose était survenu, depuis leur entrée dans cette maison, qui, pour des raisons diverses, s’imposait à leur sensibilité, à leur curiosité ou à leurs réflexions, plus que des meubles et des murs, témoins d’une prospérité industrielle et familiale dont ils gardent la forte essence depuis des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela ces parquets. Mais il y discuta ses droits d’illustrateur. Et d’ailleurs, qu’y avait-il de commun entre l’existence de chair et de joie interprétée par le maître flamand, et la vie d’inquiets frissons, de sensualité spirituelle, de tendresses aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez l’une, déjà éclose en talent chez l’autre, cette jeune femme et ce jeune homme, imprégnés d’une sève autrement anxieuse et prompte?

Tandis que, dans une chambre à coucher de l’étage supérieur, Toquette s’amusait d’un lit, au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert encore de sa courte-pointe en dentelle de Bruges, Nicole questionnait Ogier sur sa carrière de littérateur.

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