Storieta
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I

Lorsque je vins occuper mon poste d’ingénieur à la Compagnie des Railways du Siam-Haut-Cambodge, on ne manqua pas de me faire connaître An-hoan, dit Antoine, doyen du personnel asiatique embauché pour la construction de la voie. On le montrait avec une dérision affectueuse, comme ces vieux fous, pas assez méchants pour faire figure de sorciers, que les gens des villages tiennent pour des porte-bonheurs.

Antoine était tombé au rang de coolie; mais An-hoan avait été un artiste que les marchands de riz de la congrégation de Cholon firent venir de Canton sur un pont d’or, à l’occasion de l’agrandissement de leur pagode. Il savait sculpter la pierre et la peindre, avec des couleurs dont il gardait le secret et qu’il composait lui-même. L’opium et le jeu avaient gravement compromis sa carrière; l’âge et la misère venus, il avait dû accepter, à la Siam-Cambodge, ce modeste emploi de «coolie l’herbe», lequel lui donnait charge de couper et mettre en bottes, par tels moyens et sur tels terrains qu’il jugerait à propos, la nourriture quotidienne de dix poneys.

Un de nos camarades, ému par le récit de son passé glorieux, l’avait arraché à cette basse besogne et rétabli dans sa dignité d’artiste; et je pense que Médicis ni Sforza n’eut oncques geste, plus magnifiquement désintéressé, de protecteur des arts. L’œuvre, le grand œuvre d’Antoine fut, à partir de ce moment, la confection des pierres milliaires, destinées à marquer chacun des kilomètres gagnés de la voie du Siam-Cambodge. Quand il me fut donné de le connaître, c’était un petit vieux propret à culotte de soie, qui avait conservé, de sa vie de bohème, quelques négligences de tenue, par exemple une natte trop courte, qui faisait catogan sur sa nuque risiblement grêle. Mais on cessait de rire quand on avait vu le ciseau voltiger entre ses mains, qui ressemblaient à des pattes de poulet, ou son pinceau, trempé dans de fragiles coquilles d’œufs, en ramener une pâte de couleur plus brillante que la couverte d’un vase des Mings. Il choisissait d’ordinaire, pour couvrir sa pierre, un motif emprunté à l’histoire même du tronçon jalonné. Et c’est ainsi que je vis mettre en place la borne 72, dite du Tigre, la borne 75, dite des Éléphants, la borne 78, dite du Mois-des-Mangues-Mûres. Quand l’événement sensationnel avait fait défaut, An-hoan couvrait sa pierre d’attributs et de grimoires somptueux, de mystérieux signes de bonheur, de dragons aux tortillements légendaires. En repentir de ses anciens désordres et par reconnaissance envers son protecteur occidental, il avait renié l’opium et adopté le whisky comme divinité inspiratrice. Et il mourut ivre et noyé comme le grand Li-tai-pé, étant tombé à l’eau, par mégarde, le jour qu’il venait d’achever la borne 82.

La borne du kilomètre 83, dont An-hoan a laissé vierge la tablette de grès, je veux la dresser dans ma mémoire. Je n’oserais la sculpter et la peindre à ma fantaisie. Mon désir est qu’elle réverbère avec clarté, miroir successif et fidèle, les images mobiles enregistrées au fil de l’heure et de ses mille mètres de rails. Désir naïf, demain déçu! Mais n’est-ce pas assez qu’il en subsiste, maintenant que le vieil Asiatique n’est plus là pour dégager le signe essentiel, tout au moins une assez belle confusion d’hiéroglyphes, quelque sœur de ces stèles que l’on trouve, chues dans l’herbe, au cœur touffu de la forêt d’Angkor, et que les touristes, qu’elles font rêver, appellent des «Mains de Bouddha!»

Onze heures du matin. La forêt se métallise. Les perruches, dans les bambous du bord de la rivière, se tiennent coites. Abandonnant mon poney aux soins du saïs, je gagne à pied la «popote» dont les pilotis, à moins de cent mètres de mon propre logis, enjambent l’eau, l’eau boueuse et qui étincelle, comme si des millions de gangues dissoutes y libéraient leurs diamants.

La lumière universelle est, d’ailleurs, si rudement assénée que la demi-obscurité d’un intérieur, fût-il de paillote et de planches, comme celui-ci, ménage aux yeux étourdis une caresse d’accueil, dont la douceur les rend d’abord insensibles à tout le reste. Si bien que, l’escalier grimpé, mon casque accroché à l’un des bois d’élan disposés en patères dans la véranda, je hasarde quelques pas d’aveugle sur le plancher, calfeutré de nattes, avant d’être à même de dénombrer, sans confusion, les hôtes déjà réunis.

La popote est au complet, ce matin. Quatre hommes, moi compris, quatre hommes pareillement vêtus de toile khaki, pareillement marqués, au visage, de ce mélange de hâle et de pâleur, qui est ici le fard professionnel des Européens, quatre hommes et une femme.

La femme, nous l’appelons Fagui, par diminutif, je crois, de son double prénom: Françoise-Marguerite. Elle est la compagne du plus jeune et du plus frêle, en apparence, d’entre nous: Georges Lully. L’association de Fagui et de Lully n’est pas très ancienne, et je n’ai pas oublié la manière dont ce dernier s’ouvrit à moi de son désir d’amener à la popote madame Lacroix, c’était le nom d’alors de Fagui.

Nous trottions de conserve, en forêt, le long d’un tronçon de la voie, dont le matelas de ballast, gris et rouge et dressé au gabarit, était l’œuvre toute fraîche des équipes de mon compagnon. Et comme la piste était assez large pour que nos poneys pussent aller de front sans trop se chamailler, nous bavardions à voix haute:

--... Bon voyage à Battambang, Georgie?

C’est à Battambang, au kilomètre zéro de la ligne, que fonctionnent les bureaux des chefs de service, et Lully, la veille même, était revenu de là.

--Non. Triste voyage! Nous avons mis en bière monsieur Lacroix. Si jamais, Tourange, vous sentez des tiraillements sérieux entre l’épaule et les côtes, ne perdez pas de temps à essayer d’un système de bretelles qui vous entrent moins dans la peau, mais écrivez à Saïgon pour retenir une place au prochain courrier...

--Abcès au foie?

La nuque de Lully fléchit tout d’une pièce, affirmativement.

--Oui. «_Ils_» disent: hépatite suppurée. Oh! ils l’ont passé au bistouri, le plus correctement du monde. Le troisième jour après l’opération, monsieur Lacroix était assis sur son lit et causait, et riait... Ils ne savent pas pourquoi un flot de sang est venu dans la bouche... C’était fini.

Georgie se perdit, un temps, dans la contemplation des quatre rênes qui s’embrouillaient entre ses doigts.

--Il faut que je vous dise, Tourange (il ne levait pas le nez, mais une buée rose se déposait sur ses joues rondes), il faut que je vous explique... Monsieur Lacroix était mon chef de file. J’ai travaillé avec lui du côté de Damas, et puis en Colombie, et puis en Annam; et c’est lui encore qui m’a fait venir au Siam-Cambodge. Il était admirable de force, de tranquillité, de bienveillance. Et il laisse une femme derrière lui, une femme qui n’est pas légalement sa veuve, mais qui, tout de même, a été placée pour apprécier, mieux que personne, cette force, cette tranquillité, cette bonté. Elle pleurait beaucoup à Battambang, ces jours derniers, et elle a crié quand on vissait la bière, car c’était toute sa vie honorable qu’on laissait sous le couvercle. Lacroix l’avait prise Dieu sait où, voilà des années; et maintenant, que voulez-vous qu’elle devienne? Alors...

Les doigts de Georgie bafouillaient terriblement dans les mystères de la bride et du filet. Le poney, la bouche agacée, s’arrêta. Le mien fit de même. Mais soudain Lully releva hardiment la tête et planta, dans mes yeux attentifs, un beau regard, droit et bleu, d’enfant promu aux responsabilités viriles.

--... Alors, acheva-t-il avec fermeté, j’ai pensé que c’était à moi, dont Lacroix avait été le chef de file, d’empêcher cette déchéance. Et j’ai conclu un arrangement avec cette femme très malheureuse, mais qui n’est ni très âgée, ni très laide. Et c’est à propos de cet arrangement que je voulais vous pressentir, Tourange, que je voulais vous demander si, dans quelques jours, lorsqu’elle viendra me rejoindre, vous verriez difficulté à ce qu’elle soit des nôtres, à la popote... au moins jusqu’à temps que j’aie pu me débrouiller pour une installation, des approvisionnements...

--Jusqu’à temps... que vous resterez le chic petit type que vous êtes, Georgie, et ce n’est donc pas, je pense, pour finir demain!

Sur ces mots, je vis Lully pencher le nez vers les sabots de sa monture, comme si le soleil l’avait foudroyé, et, deux secondes plus tard, piquer un galop tel que je jugeai hors de propos de lancer ma bête à sa poursuite.

Et c’est ainsi--les autres ayant eu, tour à tour, l’audition d’un discours semblable--que Fagui vint s’asseoir à la popote.

Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et diligente réalité?

Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.

Fagui est pourtant autre chose que «ni trop laide ni trop âgée». Elle est une tendresse et une fidélité. Et son visage aux traits brisés, a, pour authentiquer sa noblesse originelle, deux sceaux intacts: les yeux bleus qui toujours sourient. Prunelles d’azur et chevelure blonde, pauvres bijoux des visages blancs, qui reprennent ici, au voisinage de tous ces galets noirs, roulés dans des peaux limoneuses, leur taux primordial, imprescriptible!

C’est Fagui qui préside notre table, dans le contre-jour de la véranda. Ma place est à gauche; en face, sont disposés les couverts de Lully et d’André Moutier.

Iii

J’entends encore la voix claquante de monsieur l’Administrateur délégué, le jour que je signais à Paris mon contrat avec la Siam-Cambodge, répondre à mon interrogation: «Quand dois-je partir?»

--Votre passage en première classe, est retenu à bord du paquebot Vaïco, quittant Marseille le 14 janvier. Vous trouverez à bord un de nos ingénieurs, monsieur Moutier, un futur camarade. Il se fera un plaisir de vous donner par avance mille renseignements utiles. Vous saurez l’apprécier.

J’ai su apprécier André Moutier.

Rien, dans l’extérieur de ce compagnon de traversée, n’était pour retenir d’abord l’attention, sinon qu’un ensemble ramassé, probe et vigoureux, réservant des points de finesse çà et là, dans le galbe du poignet, le dessin de la moustache, le modelé de la tempe et la lueur de l’œil, l’établissait comme un assez joli type de Français. Type solide aux coutures, et dont on dirait volontiers que, même reproduit à des millions d’exemplaires, il n’aura jamais l’air, comme l’Allemand ou l’Anglo-Saxon, par exemple, de l’article fait à la machine!

Tout ainsi, à première audition, les discours de Moutier, dans ces cercles de causerie, que suscite à bord le rapprochement des chaises longues, n’avaient rien pour surprendre l’oreille. On n’attendait d’eux ni la révélation d’une ignorance, ni celle d’une suprématie. A la longue, pourtant, il était impossible de ne pas sentir la force latente dont cet interlocuteur, si modeste d’apparence, chargeait les mots qu’il employait, de ne pas percevoir, sous leur métal volontairement parcimonieux et sans éclat, les ressorts bandés d’un robuste esprit. Et c’est, je pense, la perception assez prompte que j’avais eue de cet arsenal secret, qui déclencha, dès les premiers jours, notre mutuelle sympathie.

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