Storieta
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Ayant posé sur le bureau l’écrin où les pistolets dormaient encore, enfoncés dans le velours, Bernard de Nohel--en littérature Jacques Chépart--s’approcha de la glace pour déterminer le point exact où la balle trouerait sa tempe.

Ennemi de l’allure débraillée des bohèmes, toujours élégant, correct en costume de sport et en veste de chambre comme en habit noir, que de fois, depuis dix ans, il s’était vu dans cette même glace!... Mais, un matin, n’ayant rien à faire, il y avait détaillé son visage fatigué d’homme de trente ans, le front déjà trop haut où les cheveux s’éclaircissaient, le pli amer de la bouche, l’expression désabusée des yeux... et il avait dit: «Finissons-en.»

Bernard avait ce qu’on est convenu d’appeler de la fortune; très apprécié comme romancier, très recherché comme homme du monde, très adulé partout, il s’était toujours gardé, à travers la vie, de jouer son cœur ou son nom, sachant bien qu’il faut peu de chose pour briser l’un ou pour tacher l’autre... Ce n’était donc ni la misère, ni l’insuccès, ni les affres d’un désespoir à la Werther, ni les dernières exigences d’une réputation compromise, qui le décidaient au suicide. Non... Le dégoût, un découragement irrémédiable, tel était son mal mortel.

Depuis quelque temps déjà, il ne marchait plus qu’entraîné par la force de l’habitude, dans l’existence enfiévrée qu’il avait constamment menée et qui, bien qu’il n’en sût concevoir aucune autre, l’écœurait maintenant. Là où, jadis, il avait trouvé des jouissances sinon le bonheur, il ne rencontrait plus qu’un étourdissement factice. Il avait perdu toute illusion, toute croyance; il était las des autres et las de lui-même; las du plaisir, las du travail.

Il écrivait cependant et sa manière était en grande vogue, le moindre mot de sa plume était attendu par un public de délicats aux aspirations duquel répondaient ses fines études... Mais, comme il déversait sur les pages blanches le fiel de son cœur, la genèse de toute œuvre issue de son cerveau surchauffé, lui était presque douloureuse.

Psychologue averti, anatomiste doucement cruel, il éprouvait une angoissante volupté à glisser lentement son scalpel dans les chairs vives. Comme ces montreurs dont le métier est d’exhiber des exagérations de la nature normale, il s’appliquait à recueillir les cas étranges, phénomènes psychiques, curiosités du domaine moral qu’il savait démêler sous le vernis banal et uniforme de la mondanité. D’ailleurs, il méprisait les oripeaux et le clinquant, les grands faits et les grandes phrases. La vie réelle, la vie parisienne surtout, offrait un champ assez vaste à son imagination qui, plus subtile que brillante, se dépensait moins à resserrer les nœuds d’une intrigue compliquée, qu’à saisir les nuances infinies d’un caractère ou d’un sentiment. Le drame tout entier se déroulait dans un cœur d’homme ou, plus souvent, dans un cœur de femme; car Jacques Chépart connaissait ou croyait connaître en maître «l’éternel féminin».

La touche violente des réalistes blessait son goût délicat. Il affectionnait les demi-teintes, et ses livres, écrits dans un style délicieux, avaient l’attirance de ces fleurs exotiques dont la senteur, trop longtemps respirée, est un poison. On les lisait à la lueur mystérieuse des lampes intimes, dans l’atmosphère parfumée des boudoirs. D’abord, on les traitait de livres futiles, puis de livres dangereux; mais on y revenait sans cesse, comme on revient à l’éther, à la morphine, à tous ces endormeurs perfides qu’on appelle, d’abord pour se guérir, ensuite pour s’enivrer. Aussi quelles tentations avaient pu éveiller à l’âme des êtres inquiets qui errent souvent de par le monde, minés par la désespérance et l’inaction, ces œuvres infiniment séduisantes avec leurs sophismes enchanteurs; de quelles défaillances elles avaient pu être la cause première et insoupçonnée avec leur troublant parfum de perversité!

Cependant, même à l’heure suprême, Bernard de Nohel ne pensait guère aux victimes possibles de son talent fascinateur: il ne songeait pas davantage aux femmes qui, après avoir admiré le romancier, avaient aimé l’homme; celles-ci, par une sorte de curiosité, pour pénétrer le mystère que recélaient ses yeux d’acier aux profondeurs d’abîme; celle-là par une sorte d’ambition, pour être l’inspiratrice d’un écrivain à la mode; quelque autre, par un sentiment mal définissable, pour être étudiée et comprise par un artiste, avide de compliqué...

Oui, elles étaient oubliées toutes, les curieuses, les ambitieuses, et même les sincères!

Rien, des années qui venaient de s’écouler, n’élevait plus la voix dans l’esprit surexcité du jeune homme.

Ce qu’il revoyait seulement, c’était une figure très pâle, aux lignes indécises, celle de sa mère qu’il avait à peine connue; c’était la silhouette d’un château, perché sur les rochers de la côte bretonne, celle du château de Nohel, qu’il avait quitté à sa majorité, et que, maître de son patrimoine, il avait fait vendre.

Ce visage émacié s’était penché sur son berceau, cette vieille demeure avait été l’impassible témoin de son enfance, de sa première jeunesse...

Lentement, Bernard s’éloigna de la glace et s’assit, repoussant l’écrin des pistolets, pour s’accouder à la table.

Maintenant, des souvenirs affluaient dans sa mémoire, tristes et doux comme le parfum des fleurs séchées qu’on retrouve au fond des tiroirs entre les feuillets des lettres jaunies.

Il se rappelait ses rêveries dans la solitude des plages, rêveries que berçait la voix continue et solennelle des flots; il se rappelait les bois pleins de légendes, où il avait peur quand le soir tombait, et les arbres séculaires du parc embroussaillé, auxquels il racontait ses projets d’avenir en bégayant des vers.

Élevé par son père, un ancien viveur devenu misanthrope, et son précepteur, un vieux prêtre plus familiarisé avec les Pères de l’Église qu’avec les hommes de sa génération, il avait souffert parfois de son isolement. Alors, il avait lu beaucoup, n’importe quel livre, et il avait trop songé, bâtissant dans sa tête d’enfant ardent et impressionnable plus de romans que Jacques Chépart n’en aurait jamais écrit.

Ni M. de Nohel, sombre et indifférent, ni le bon abbé, toujours absorbé par d’étroits et interminables travaux d’exégèse, n’avaient su diriger l’intelligence et le cœur de ce petit être à l’imagination malade, puis, de cet adolescent, occupé déjà à s’écouter sentir, à rechercher l’abstraction en toute chose, à juger spontanément et selon ses instincts, ce qu’il voyait, entendait, ou devinait par une intuition étrange.

Bernard s’était fait lui-même, puis il avait fait sa vie, d’après le type très faux qu’il s’était créé du bonheur: vie et bonheur artificiels, les seuls peut-être que pût concevoir un enfant de ce caractère, sevré d’affection et livré à sa propre initiative.

On lui avait enseigné l’honneur, le respect du nom, l’amour filial dans ce qu’il a d’austère, et ces différents devoirs lui étaient toujours apparus comme des lois inviolables; mais les joies du cœur étaient restées pour lui lettre morte, et le mot de foyer n’évoquait à son esprit que les tristesses d’une maison silencieuse d’où les baisers étaient absents.

Il ignorait l’abandon des confidences, les conseils donnés entre deux caresses; il ignorait surtout l’influence bénie, le rôle sérieux et charmant de la femme dans la famille, la femme épouse et mère, la femme tendre et chaste, adorée et respectée.

Cependant, une personne avait disputé à l’ivraie les sentiments généreux et aimants qui naissaient, malgré tout, dans le cœur du futur écrivain.

C’était Loyse, la nourrice de Bernard--morte maintenant, comme l’abbé, comme le père.

Tandis que M. de Nohel, grave faiseur de formules, énonçait, le sarcasme aux lèvres, les conclusions sceptiques de ses méditations; tandis que l’abbé, trop dogmatique au contraire, citait les textes sacrés, la bonne Loyse parlait simplement et sans détour.

«Fais ceci, parce que c’est bien! Ne fais pas cela, parce que c’est mal!»

Telle était sa morale philosophique, et sa morale religieuse était plus rudimentaire encore: «Mon petit enfant, disait-elle, ne chagrine jamais ni le bon Dieu qui est au ciel, ni ta mère qui est auprès de lui.»

Bernard se souvenait de ces paroles ingénues, il entendait encore la voix franche de la paysanne.

Dans la chambre de l’enfant, en face de son petit lit, un portrait au pastel avait été placé, celui d’une aïeule, peinte toute jeune et très jolie, au temps de la reine Hortense. Cette grand’mère de seize ans, si fraîche dans sa robe de gaze rose à rubans vert pâle, observait soi-disant et jugeait ensuite les faits et gestes de son petit descendant:

«Vois-tu, Bernard, tu as été méchant; la mère-grand est fâchée!» grondait Loyse, en montrant au petit garçon la bouche sérieuse du portrait.

Mais quand la journée avait été bonne, quand l’obéissance et l’application n’avaient rien laissé à désirer, c’était une fête!

«La mère-grand est bien contente!» s’écriait la nourrice. Et Bernard, tout fier, regardait les yeux de l’aïeule, qui riaient toujours, doux et malicieux sous leurs cils bruns.

Des puérilités qui vous font sourire!... Elles faisaient pleurer Jacques Chépart, qui n’était pas un naïf pourtant. Le romancier s’attendrissait sur les enfantillages du petit Bernard et il pensait: «Personne, depuis ce temps-là, ne m’a grondé quand j’étais méchant, ou encouragé quand j’aurais voulu être sage... J’aurais dû l’emporter à Paris, le portrait de ma petite mère-grand.»

Et il lui revenait encore d’autres réminiscences: des images falotes et comme effacées, ratatinées par les siècles, passaient.

C’était l’image de Jean-Marc, le jardinier de Nohel, qui souvent avait porté Bernard sur ses épaules, le haussant jusqu’à l’arbre où les cerises se balançaient à l’extrémité des bouquets de feuilles, tentantes dans leur chair rouge et parfumée... Brave Jean-Marc! quand son jeune maître était parti, il avait hoché la tête avec des larmes... Maintenant, il n’était plus, sans doute.

C’était l’image de «tante Armelle», une cousine de Vannes presque âgée déjà, à laquelle M. de Nohel avait un jour conduit son fils, et qui avait conté au petit cousin de si merveilleuses histoires!

«Tante Armelle, avait dit Bernard dans un bel élan, quand vous viendrez à Nohel, j’irai vous cueillir un bouquet d’algues au fond de la mer...» Bernard n’avait pas cueilli le bouquet d’algues, et mademoiselle Armelle n’avait passé à Nohel que quelques jours. Puis, elle s’en était allée à Lille, pour rejoindre sa sœur dont le mari était mort et Bernard ne l’avait plus revue. Bonne tante Armelle! où vivait-elle à présent? A Lille ou à Vannes? Vivait-elle encore seulement?

«Où sont-ils tous ceux qui m’ont aimé, les plus humbles, les meilleurs peut-être?» répétait amèrement le jeune homme.

Toujours appuyé au bureau, la tête cachée dans ses mains brûlantes, il songeait, ayant au cœur le poignant regret de ceux qui disent: «J’ai manqué ma vie», et se figurent qu’il est trop tard pour la recommencer.

Il était décidé, oh! bien décidé à mourir, car rien ne le rattachait à la terre. Des parents? Il ne s’en connaissait plus. Des amis? Il n’y croyait pas. Des amours? Il en était dégoûté.

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