Storieta
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Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait s’inquiéter de rien.

Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.

Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement: un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations traînait une eau rouge.

Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait--une grosse maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.

Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer, les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras, comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et pût la comprendre!

Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé, des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille. La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se répandit qui fut absorbée par les choses seules:

--Ce que je compte faire, mais rester ici...

Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir. Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande, élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des ombres que le malheur prête à la jeunesse.

Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati, creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie.

--Où voulez-vous que j’aille vivre?

Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa nièce abandonnée à elle-même:

--Ce ne serait pas du tout convenable.

Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne bougeait pas, puis vers son mari:

--Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!

Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.

Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte. Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.

Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles:

--Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta pauvre mère aurait fini par se ruiner.

Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires, il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui chercher des distractions.

Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences. C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait, confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une jeune fille a besoin d’être conseillée.

Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs. De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies vaillantes?

Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres. Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui semblait immense.

Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré. Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée.

L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage. Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie. Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements:

--Allons, du courage!

L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que bordaient le chai et les écuries.

Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?

La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.

La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée. Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte, des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps, aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas transportaient dans toutes les pièces.

De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses petites maisons se superposaient au bas du rocher.

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