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Job le prédestiné
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--Ah! Seigneur de Dieu, quel massacre!
Une longue voiture de déménagement attendait, au ras du trottoir, qu’on eût fini de la décharger, et l’un des trois hommes qui se passaient les fardeaux, butant contre la marche de la porte, venait de choir avec une corbeille pleine de vaisselle qu’il laissa chavirer de son épaule, en arrière, sur le pavé. Au fracas de l’accident, Mme Couaneau, la femme de service, courtaude et rebondie commère, dont le nez rabattu vers des lèvres trop rouges faisait songer à une perruche happant une cerise, s’était élancée hors de la maison et avait proféré cette clameur où sonnait plus d’emphase que de sérieux émoi.
Les doigts en sang, livide, l’homme tombé se releva, frotta ses yeux brouillés d’ivrogne et ses genoux cagneux qui tremblaient. En grognant, en bredouillant des jurons, il se mit à ramasser les débris des assiettes et des soupières; il les rempilait dans la corbeille, sous de la paille, furieusement. Les deux autres, sans s’émouvoir, continuaient à besogner. Mais, debout sur la voiture, le chef de l’équipe, un colosse méthodique et lent, gonfla ses joues d’un air de mépris, bougonna:
--En v’là un moineau! Qu’est-ce qui paiera la casse, mon vieux?
Et son compagnon envoya au maladroit pochard cette nasarde:
--Va pas si fort, mon gas. On te fera cadeau des reliques, pour monter ton ménage.
Ils avaient dû s’adjoindre comme auxiliaire ce portefaix aux jambes grêles, tousseux, marmiteux, brûlé par la boisson; en octobre 1916, la guerre avait pris la plupart des bons travailleurs valides.
La rue de la Barillerie, où ils emménageaient, s’embranche au carrefour de la Sirène, une des rares voies populeuses du Mans. Entre cinq et six heures du soir, après la sortie des casernes, les soldats, les filles de plaisir grouillaient dans le quartier. Aussi le tumulte de la vaisselle culbutée entraîna-t-il vers le haut de la rue une houle de badauds. Plus encore, des fenêtres d’en face, le voisinage suivait avec une sournoise curiosité provinciale le mouvement des meubles qui s’en allaient du véhicule à l’intérieur obscur du logis. Ce qu’ils avaient d’imposant semblait bafoué par son étroitesse.
Il se réduisait à un magasin de mesquine apparence, dont une grosse poutre en saillie soutenait le plafond, et cachant derrière lui une salle à manger sordide, une exiguë cuisine, bâtie en retrait, selon la mode mancelle, au flanc du jardinet d’une cour. L’étage supérieur se divisait en deux chambres; leur balcon portait cette enseigne: Bonfils, libraire; et, contre le toit, deux mansardes faisaient saillir la croisée de leur lucarne sur des combles d’ardoises craquelées et disjointes.
Or, les gens regardaient introduire le dos altier d’un canapé Louis XIII, une énorme armoire, une harpe, des glaces volumineuses, une baignoire, une file de sièges dorés, de tables encombrantes, et on s’interrogeait:
--Où vont-ils cogner tout ça?
Dans l’esprit des proches boutiquiers, une envieuse inquiétude à l’égard de ces arrivants qu’on sentait d’une origine patricienne se combinait avec une ironie latente devant leur déchéance. On savait déjà que les époux Dieuzède, rentiers plus qu’à leur aise, possesseurs, aux environs de Brest, d’une belle «maison de maître», de fermes et de bois s’étaient vu ruiner par un mystérieux désastre, qu’ils avaient acheté, sans pouvoir tout payer de suite, au Mans, le fonds de librairie Bonfils; et ils devaient être bien bas, puisqu’ils avaient saisi cette mince planche de salut. Mais les restes de mobilier riche qu’ils charriaient comme des témoins de leur temps heureux, c’était un bric-à-brac monnayable, un lot de gages à saisir pour leurs futurs créanciers. De son étude, à travers les vitres mal dépolies de son bureau, Maître Lendormy, huissier, évaluait l’ampleur d’un lit démonté; son coup d’œil d’expert équivalait à une éventuelle mainmise. Peut-être, avec les Dieuzède y aurait-il «quelque chose à faire». Sourdement il estimait que le sort les lui offrait à pressurer comme des pommes juteuses sous les dents d’un grugeoir.
A l’instant où l’exclamation de Mme Couaneau répondit au vacarme des assiettes brisées, une jeune femme, menue et brune, pâle de fatigue, sortit en hâte sur le balcon et, derrière elle, accoururent ses deux filles dont la plus grande tenait par la main son frère, un garçonnet blondin ayant encore les cheveux épandus sur les épaules. Mme Dieuzède se pencha pour examiner la catastrophe.
--Ah! bon! murmura-t-elle, mon service ovale!
Elle considéra le déménageur ivre, ensanglantant de ses doigts crochus le blanc onctueux, bordé d’or mat, des porcelaines qu’il empoignait, remettant, pêle-mêle, parmi la paille, la jambe d’un compotier, les morceaux de cristal des verres fleurdelisés, les tessons de la soupière et du légumier «ovales». Elle tenait l’ensemble du service, en cadeau de noces, du parrain qui l’avait dotée. Le carnage de ces choses luxueuses et délicates lui infligea un cruel tableau de la ruine où s’abîmaient ses années d’illusion. La veille, en voyage, elle avait oublié, sur la banquette d’un wagon, une sacoche où étaient ses derniers bijoux. Ce redoublement d’infortune et, dans la rue, les mines indifférentes ou narquoises du cercle épaissi des curieux la crispèrent d’une telle tristesse que ses lèvres ne purent émettre aucune plainte. Mais elle repoussa vers la chambre ses enfants et, rentrée, après avoir fermé la fenêtre, elle cria:
--Bernard!
Comme son appel n’obtenait pas une immédiate réponse, elle réitéra d’une voix exaspérée:
--Bernard! descends-tu?... Mais où est-il? C’est incroyable!
Du haut de l’escalier des mansardes, un pas d’homme s’ébranla; M. Dieuzède parut, l’air étrangement absorbé, un étui de lunettes entre ses doigts, retenant sous son bras un solennel in-folio.
Bernard Dieuzède montra un de ces visages dont le plus oublieux des passants, même s’il ne le voyait qu’une seconde, se souviendrait un siècle: ses cheveux, longs et fins, d’un blond grisonnant, animaient autour de ses tempes une sorte de nuage où l’ampleur de son front brillait presque sublime; ce front, quoique bossué de deux rudes arcades, gardait l’aspect d’une sérénité puissante. L’azur naïf de ses yeux,--des yeux myopes au point de l’avoir rendu inapte au service,--dévoilait un fond de douceur et de confiance, plus de tendresse que d’énergie. Seulement, ils ne semblaient pas s’arrêter sur les êtres qu’ils atteignaient, comme s’ils apercevaient d’autres formes que les apparences; leur bonté faisait peur, tombant de trop loin ou de trop haut. Le nez tranchant se déclarait volontaire, mais la bouche, totalement rasée, avouait dans la mollesse de ses plis une indécision voluptueuse; les adversités n’avaient encore su la pétrir de leur pouce rugueux. La physionomie de M. Dieuzède saisissait le regard, d’autant plus qu’elle manquait de régularité. On l’eût pris pour un poète excentrique, un revenant de 1830. Il était grand, un peu penché; sa démarche, d’ordinaire indolente, s’accélérait en ce moment d’une joie imprévue.
--Hélène, révéla-t-il à sa femme, j’ai trouvé, en tâtant le réduit d’une soupente, dans le grenier, un trésor.
--Vraiment? fit-elle, non sans une moue sceptique d’impatience.
Pourtant, ses joues décolorées s’avivèrent, une fraîcheur subite humecta ses pupilles brûlées d’insomnie; au fond de sa lassitude passait l’espérance confuse et folle d’une surprise libératrice.
--Oui, reprit-il, une Bible illustrée par Jean Luyken d’Amsterdam, des gravures sur cuivre d’un sentiment prodigieux. Bonfils les ignorait, je suppose. L’inventaire n’en dit rien.
Et, à travers la chambre aussi encombrée que l’arrière-boutique d’un revendeur, Bernard s’approcha de sa femme, posa sur une large caisse l’in-folio à couverture brunie dont il déploya la première page. Hélène n’osa pas lui demander, bien qu’elle y songeât: «Que peut valoir ce volume?» Mais, déçue, elle hocha la tête:
--Est-ce que nous avons le temps? Pendant que tu t’amuses là-haut, les hommes saccagent notre mobilier. Le service de mon parrain est en miettes. Si tu avais été là, tu pouvais empêcher le malheur, tout au moins secouer ces brutes comme il faut. Tu oublies de m’aider, tu vis dans un autre monde. Hier, mes bijoux; aujourd’hui, le plus beau de ce qui nous restait. Quelle arrivée, mon Dieu!
Bernard, la voyant outrée, ne releva point ses exagérations. Au reste, devant son reproche, loin de s’irriter contre elle, il se donnait tort à lui-même. Mais il n’en voulut rien laisser paraître et, d’une main affectueuse, il toucha l’épaule d’Hélène, répliqua simplement:
--Voyons, ma pauvre chérie, demain nous penserons aux morts; pour l’instant, tâchons de vivre...
Cette parole n’eut pas le loisir d’être expliquée; Mme Couaneau, qui écoutait, depuis plus d’une minute, la conversation des deux époux, heurta de ses gros doigts la porte, entra, déplora l’événement: quand même «ce n’était pas son argent», ça lui faisait mal «de voir sabouler la marchandise»; un service comme celui-là, on ne l’aurait pas «pour une couvée d’oie»!
Mme Dieuzède interrompit son verbiage et la pria de tirer, hors d’une malle ouverte, une pile de linge. Bernard, sans ajouter un mot, serra dans le bas d’une commode le livre de Jean Luyken, mit une longue blouse de travail, et descendit.
En dépit de son optimisme, une remarque l’avait affecté beaucoup plus que la perte du service, beaucoup plus que l’explosion nerveuse d’Hélène: pendant que celle-ci déchargeait ses doléances, il s’était aperçu que Paulette, sa seconde fille, petite brune frisée, précoce et pointue, le visait de ses prunelles ironiques, sinon hostiles, jouissant de le croire humilié; et son coup d’œil, tacitement, signifiait: «C’est toi qui es la cause de tout.»
Bernard était un de ces hommes doux qu’on supposerait incapables d’offenser même un crapaud. Quoiqu’il admît la chute originelle, le mystère de la malice humaine le dépassait; il avait peine à comprendre pourquoi l’un quelconque de ses semblables aurait envers lui de l’animadversion. Que sa propre fille, à dix ans, le jugeât et le condamnât, il ne pouvait s’empêcher d’en être meurtri. Sa ruine, il l’avait soutenue avec une constance magnanime, peut-être parce qu’il ne connaissait la misère qu’en idée; et il en venait à concevoir, pour lui-même, la pauvreté comme un état plus parfait que la richesse. Dans son avenir de gagne-denier, il envisageait une élévation intérieure, un changement presque joyeux; si des perspectives de détresse le troublaient, il se raffermissait en cette vue mystique: «Je croyais avoir quelque chose, et je n’avais rien. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; que le nom du Seigneur soit béni.» Pour les siens, au contraire, comment ne se fût-il pas tourmenté?
Mme Dieuzède se désespérait de la gêne présente; elle entendait renifler à ses talons ces deux chiennes, l’indigence et la faim. Seule, Adèle, leur fille aînée, créature saine et radieuse, prenait les jours comme ils étaient faits. Paulette, vibratile, d’un naturel inquiet et retors, sans cesse obsédée de sa petite personne, engouée de colifichets, encline à contredire, à se plaindre, jetait noir sur noir dans tous les amoindrissements et les resserrements de la vie domestique. Elle maugréait, plus que sa mère, en cette journée excédante, de la fatigue commune, du désarroi, du taudis de maison qu’elle comparait au manoir perdu; au lieu de sa chambrette tendue de soie bleue qui s’ouvrait devant la mer et les bois, la chambre vilainement tapissée qu’elle partagerait avec Adèle n’aurait pour horizon que le panonceau dédoré, la façade ladre et décrépite de Maître Lendormy. Ses amertumes justifiaient-elles l’incisive malveillance de son œil d’enfant que Bernard avait senti pointé sur son cœur comme la lame d’un canif? Paulette ne l’aimait point, il se rendait à cette évidence affligeante; et son animosité, dont il percevait la cause, procédait d’une sinistre injustice.
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