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L'été de Guillemette
by Henri Ardel
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #72975.

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Dans la fournaise du grand magasin que chauffe, à travers les stores baissés, un ardent soleil de juillet, Guillemette Seyntis, d’un air de personne très raisonnable, trotte allègrement, de comptoir en comptoir, pour remplir les diverses missions d’achat que sa mère lui a confiées.
L’atmosphère est étouffante, malgré les vitres ouvertes, et pâlit le visage des infortunées vendeuses qui, depuis le matin, s’appliquent à répondre fructueusement aux désirs variés de clientes toujours renouvelées... Qui donc a prétendu, qu’en juillet, il n’y a plus personne à Paris?
Elle, Guillemette, est seulement un peu plus rose qu’une demi-heure plus tôt quand, sous l’escorte de miss Murphy, elle est descendue de voiture devant le trottoir encombré par la foule des acheteuses qui s’affairent, coude contre coude, autour des étalages discrètement ennuagés de poussière, mais combien riches d’_occasions_!
Dans le dédale des galeries où, en multiples aspects, la tentation s’épanouit, elle a glissé de son pas souple de créature très jeune; amusée d’acheter, car ignorant, de par la grâce du ciel, la valeur de l’argent, elle trouve aussi charmant que naturel de s’offrir tout ce qui lui plaît.
Guillemette Seyntis est une enfant gâtée de la vie. La destinée a fait d’elle une précieuse héritière, l’a pourvue d’une mère parfaite et lui a donné pour père un grand financier qui se trouve être, en même temps, un très honnête et très galant homme dont l’honorabilité est aussi indiscutable qu’enviée de beaucoup, dans le monde des manieurs d’argent où il est une puissance.
De là, chez elle, une fort riante conception de l’existence qu’elle goûte avec une âme frémissante et une pensée vive, indépendante, curieuse; avec l’agréable certitude d’avoir reçu de la nature une silhouette qui resterait élégante et fine sous des guenilles; un visage délicatement modelé d’un trait spirituel--comme en dessine Helleu...--où fleurit le sombre iris des grands yeux d’un bleu violet; une onduleuse chevelure châtain, ombrée de moires d’or. De telle sorte qu’elle paraît, selon les caprices de la lumière, très blonde ou presque brune...
Certes, Guillemette aime beaucoup mieux être, sans conteste, une jolie créature... Mais cela étant vérité reconnue, elle accepte comme toute naturelle cette favorable situation et n’en tire nulle vanité.
A ses heures, elle est coquette comme une autre,--sans un brin de perversité,--parce qu’elle a dix-huit ans et que ça l’amuse de plaire, fût-ce à des indifférents... Elle l’est de manière discrète, car c’est une petite fille fort bien élevée et, dans le monde, elle ne se montre pas de ces jeunes personnes qui s’affichent par des flirts audacieux et scandalisent les mères de famille en allumant de leur mieux les vains désirs des jeunes hommes. Aussi Mme Seyntis déclare-t-elle,--bien sincère!--que sa fille est encore une gamine qui ne pense qu’à la danse.
C’est vrai, elle y pense, quand l’occasion s’en présente... Mais elle pense encore à tant d’autres choses! Dans le cœur et le cerveau des fillettes du nouveau siècle, s’agite tout un monde que ne soupçonnent pas les mères qui ont gardé leur âme d’autrefois.
Et Mme Seyntis--la candeur même!--serait tout bonnement horrifiée si elle entrevoyait quelle créature déjà compliquée, clairvoyante, pensive, avec d’inconscientes audaces, vit ardemment dans sa Guillemette, élevée selon les sages vieux principes qu’elle a vus régir sa propre jeunesse; saupoudrée de bons conseils, de catéchismes,--voire même de retraites, au temps du Carême,--de cours sans nombre... Régime qui a procuré à la jeune personne des «clartés de tout» et un étonnant bagage d’idées personnelles, résultant du choix qu’elle a fait parmi les copieux enseignements qui lui étaient prodigués.
--Guillemette, tu te livres à des achats?
Guillemette tourne la tête et rencontre les yeux bruns, chaudement passionnés, de sa cousine Mme de Miolan qui lui sourient sous l’ombre de la capeline fleurie.
Tout de suite, elle se rapproche de la jeune femme, sans souci de la foule qui les heurte, de l’employé qui, devant elle, s’achemine, tête baissée, vers la caisse. Elle serre la main de Mme de Miolan.
--Je faisais des commissions pour maman. Elle déteste les magasins; mais j’ai fini.
--Alors, reste un instant avec moi; j’ai une étoffe de blouse à choisir, tu m’aideras.
Guillemette ne demande pas mieux, d’abord parce qu’elle aime à voir de jolis chiffons; mais surtout, parce que Nicole de Miolan exerce sur elle cette attraction que les «grandes» possèdent souvent sur les «petites». Or Nicole est une grande pour Guillemette; non pas tant à cause de leur différence d’âge,--six ans à peine;--mais Nicole a traversé des années qui ont accrû la distance. Et Guillemette le sait bien, malgré la prudente discrétion de Mme Seyntis. Elle a fait, envers et contre tous, un mariage d’amour avec un beau garçon,--attaché d’ambassade, célèbre en son monde par ses aventures et folies sentimentales,--qui l’a adorée, puis trompée; du moins, elle en a la conviction. Volontaire, passionnée, très fière, elle n’a pas pardonné et, orgueilleusement, a prétendu à un droit de représailles. Les scènes ont succédé aux scènes jusqu’au jour où Nicole, sans phrases ni explications, a quitté mari et ambassade, pour venir à Paris demander son divorce.
En attendant qu’elle l’obtienne, elle mène une existence de mondaine, vaguement chaperonnée par son père et sa mère, excellentes et dignes personnes que sa situation désespère, mais qui ont toujours été incapables d’avoir une volonté autre que la sienne. Tous les membres sérieux de la famille déplorent un tel état de choses et se confient, avec émoi, qu’on parle de Nicole bien plus et bien autrement qu’il ne faudrait... Que ne dit-on pas d’une très jolie femme seule, courtisée et qui ne se refuse pas à l’être!...
Aussi, Mme de Seyntis fait-elle des prodiges de diplomatie pour rendre rares les rencontres de sa fille et de Nicole. Comme elle est bonne et soucieuse de pratiquer la charité, elle s’efforce de ne pas trahir son sentiment. Mais Guillemette est bien trop fine pour ne l’avoir pas deviné... C’est pourquoi elle éprouve un léger scrupule à s’attarder avec sa séduisante cousine...
La tentation est trop forte pour qu’elle n’y succombe pas. Après tout, il ne s’agit que de quelques instants à passer ensemble, dans la cohue d’un magasin. Sûrement, sa mère elle-même jugerait la rencontre bien inoffensive!
--Guillemette, hasarde timidement miss Murphy, il faudrait aller à la caisse. Voyez, l’employé vous attend.
--Pauvre homme, il attend!... Eh bien, miss Murphy, soyez un amour, allez payer pour moi, voici mon porte-monnaie. Et puis, vous viendrez me retrouver aux soieries où j’ai quelque chose à voir avec Mme de Miolan.
Guillemette dit cela avec un sourire auquel miss Murphy est d’autant plus incapable de résister qu’elle a, de vieille date, abdiqué toute autorité sur son indépendante élève. Et derrière le commis, elle s’en va, boitillante et raide, ses yeux de myope attachés à l’employé qui déambule devant elle, aspirant à la liberté de courir vers de nouvelles clientes.
Cependant Nicole et Guillemette bavardent et attendent que le monsieur en cravate blanche dont l’occupation est de faire manœuvrer le régiment des vendeurs, leur ait annoncé que leur tour d’être servies est enfin arrivé.
--Ce sera dans un instant, mesdames, leur assure-t-il de l’air le plus encourageant; car il témoigne une bonne grâce toute particulière aux clientes que sa compétence lui révèle de fortunées femmes du vrai monde.
Nicole répond à ces paroles par un vague signe de tête et elle demande à Guillemette, tout en considérant les plis soyeux d’un satin drapé près d’elle:
--Vous ne partez donc pas encore pour Houlgate?
--Si, bientôt!... Mais nous attendons qu’André en ait fini avec son bachot.
--Période agitée, alors!... C’est pour bientôt?
--Dans quatre jours.
--Ah! Ah!... Et a-t-il des chances de succès, ce bon André?
--Ce sera au petit bonheur, fait Guillemette avec philosophie, étant donnée son ardeur au travail. S’il ne réussit pas, il y aura scènes de désolation de cette pauvre maman, scènes de colère du côté de papa...
Mme de Miolan a un indéfinissable sourire:
--Ton père s’intéresse tant que cela aux examens d’André?
En l’intimité de sa pensée très éclairée, elle s’étonne qu’avec les profanes distractions qui reposent Raymond Seyntis de ses affaires, il trouve encore des loisirs pour certaines de ses attributions paternelles.
Guillemette aussi s’est mise à rire.
--Papa, quant au travail d’André, ressemble aux panthères qui bondissent tout à coup sur les paisibles voyageurs. Il reste des semaines sans demander à André quel est l’état de ses notes; et puis, tout à coup, quand André est dans une parfaite quiétude, il fond sur lui pour l’interroger, questionner les professeurs; ce qui a, en général, un résultat désastreux pour la tranquillité de mon cher frère!
Mais ici, la conversation est interrompue par les paroles obligeantes du monsieur en cravate blanche qui avertit Nicole qu’un vendeur est à sa disposition.
C’est un garçon à la face poupine, enserrée dans une cravate 1830. Il croit devoir accabler Nicole de questions pour s’enquérir de ce qu’elle désire. Elle lui répond qu’elle n’en sait rien et demande à voir beaucoup d’étoffes souples. Comme elle lui fait cette déclaration avec un sourire, qu’il devine en elle une de ces clientes qui n’ont pas souci du bon marché, il s’en va aimablement puiser dans les rayons, et, sans se lasser, apporte pièce après pièce, à Nicole qui n’est jamais satisfaite.
Seulement, elle a une manière de demander: «N’avez-vous pas encore autre chose?» si encourageante, que le gros garçon continue à subtiliser à ses confrères les plus séduisantes étoffes pour les lui soumettre.
Elle et Guillemette regardent, comparent, s’amusent du jeu chatoyant des coloris qui s’harmonisent ou se heurtent. Devant elles, il y a maintenant des jaunes safranés, blonds comme des épis, aux reflets roux, de pain brûlé; des bleus verdissants ainsi qu’un ciel de crépuscule; des roses nacrés, ou d’un ton violent de corail rouge; des verts d’opale, et aussi, des mauves pareils à des pétales d’hortensia...
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