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Résumé Historique Avec Reproduction Des Documents Originaux

Le dimanche de Quasimodo de l’an 19..., à huit heures dix minutes, M. Méandre, père de famille et chef de bureau, était en train, avec sa femme et ses quatre enfants, de prendre le repas du soir dans la confortable salle à manger de l’appartement par lui occupé au quatrième étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le quartier du Raisin-Sec.

La servante Anna, jeune provinciale de dix-neuf ans, assurait le service et venait de poser au milieu de la table un plat fumant de perdrix aux choux.

C’est alors que se produisit le phénomène premier et générateur de la plus extraordinaire suite d’événements qui se soit jamais déroulée au sein d’une nation civilisée et qui ait jamais passionné jusqu’au délire les esprits de tous les pays;--enrayant la marche des affaires, engendrant les plus profondes perturbations religieuses, politiques et financières, faisant monter dans des proportions vertigineuses le tirage de tous les journaux--jusqu’au dénouement tant souhaité qui fut un soulagement pour toutes les nations.

Le phénomène fut tel: Subitement, sans que le moindre signe préalable vînt annoncer la chose, le crochet peint en blanc qui soutenait la suspension éclairant la table, s’arracha de la situation qu’il occupait dans le plafond depuis toujours. La suspension, privée de support, tomba perpendiculairement.

Son poids formidable, la brisant elle-même en mille morceaux, anéantit les perdrix aux choux,--émiettant le plat, rompant à demi la table, détruisant la verrerie et lançant dans les airs une nuée de débris solides ou liquides, enflammés ou graisseux, lesquels s’abattirent sur la famille Méandre tout entière. Un litre environ d’une substance verte et sirupeuse, pareille à une puante vase, s’écoula ensuite par le trou formé dans le plafond.

Sur la table cependant, le pétrole enflammé propageait un incendie que M. Méandre réussit à étouffer sous les plis de sa redingote qu’il enleva pour l’employer à cet usage, non sans que le vêtement n’en souffrît un notable dommage. Il y avait naturellement, au sein de cette famille paisible, une scène de tumultueuse consternation. Mme Méandre tomba dans une attaque de nerfs, et son plus jeune enfant la tête dans la cheminée, ce qui le rendit infirme pour toute sa vie. La servante Anna s’enfuit dans le but de chercher un gardien de la paix, et les demoiselles Méandre, sous la direction de leur sœur aînée, récemment sortie de pension, poussèrent une suite perçante de longs cris.

Cette planchette, sans que l’on sût par quel moyen elle s’était introduite, avait été trouvée l’avant-veille reposant sur le piano même de Mlle Adélaïde Méandre, laquelle, sortie depuis peu de pension, ainsi que cela a déjà été dit, et soucieuse de perfectionner son éducation musicale, consacrait tous ses loisirs (une moyenne de onze heures par jour) à l’étude du célèbre morceau réprouvé par l’auteur de la planchette. Naturellement, on n’avait pas tenu compte de cette insolente injonction et Mlle Adélaïde Méandre avait persisté à pratiquer son art, tandis que son père vouait une forte rancune, selon son caractère, au voisin d’en haut à qui il imputait (vu certaines particularités que l’on connaîtra plus tard), l’outrageante communication. La chute de la suspension, que la famille se plut à envisager comme la punition annoncée, corrobora pleinement cette opinion. «Et ainsi les deux événements, agissant l’un sur l’autre, prouvaient leur source commune.» C’est dans ces termes que M. Méandre parla à sa concierge Armandine Cane. Cette personne secoua la tête et, sans répondre, redescendit dans sa loge. Et ce fut tout pour ce soir-là.

Le lendemain, M. Méandre, encore dans toute sa rage, alla trouver le commissaire de police du quartier du Raisin-Sec, M. Églantine,--le même qui plus tard joua un rôle actif dans la seconde partie du drame. Le magistrat écouta avec beaucoup d’intérêt l’étrange récit qui lui fut fait. Il promit d’envoyer un rapport au comité d’hygiène et conseilla à M. Méandre d’agir par voie judiciaire. Le chef de bureau y était déjà résolu et il prit congé de M. Églantine pour se rendre à son ministère, où il se fit un plaisir de raconter à tout le monde l’intolérable affront qu’avait reçu un homme de son caractère. Et tout le monde, depuis le chef de service jusqu’aux garçons de bureau, se livra à des commentaires ardents sur ce sujet nouveau. Ainsi fut rompu le morne désœuvrement des heures de travail.

M. Méandre engagea son action judiciaire dont le premier acte fut un constat opéré par Maître Cormoran, huissier, 1, rue du Clou-dans-le-Mur. Il y eut des poursuites engagées et une demande faite de dommages et intérêts; mais le locataire incriminé ne répondit pas aux citations, et un autre fait eut lieu qui nécessita un nouveau constat et ajouta un grief plus grave à celui qu’avait enregistré la plainte.

Le 17 mai au matin, la jeune servante Anna, pénétrant dans un cabinet sombre qui servait de débarras, aperçut au plafond des filaments embrouillés et entortillés qu’elle prit pour des toiles d’araignées.--«Ah! bien, pensa-t-elle, il faut que je les enlève, madame gronderait si elle les voyait.» Et elle sortit pour rentrer bientôt avec l’instrument ad hoc qu’on appelle tête de loup. Ses efforts de nettoyage furent vains, les filaments inconnus étant d’une nature tenace, résistante et flexible qui défiait toutes les attaques. Ils sortaient du plafond même et avaient désagrégé le plâtre, dont tombèrent en abondance des parcelles sur la jeune servante. Étonnée et vaguement inquiète, celle-ci s’en fut chercher sa maîtresse et revint, accompagnée de cette dame et de Mlle Adélaïde Méandre qui abandonna, poussée par la curiosité, la Prière d’une Vierge qu’elle jouait à son piano.

A l’aide d’une chaise et d’une bougie, ces dames reconnurent que l’on avait affaire aux racines ligneuses de quelque arbre inconnu,--et ainsi fut détruite l’opinion de la jeune Anna qui croyait être en présence des cheveux du diable.

L’étonnement des trois femmes, cependant, était sans bornes et la servante partit en hâte prévenir M. Méandre à son ministère. Ce monsieur revint chez lui à toute vitesse, en proie à une colère furieuse, et accompagné de l’un de ses amis, M. Barnabé Cruchot, publiciste, reporter au journal le Plein Jour qui justement avait déjà publié une note au sujet du premier incident. Les deux personnages passèrent rue du Clou-dans-le-Mur, prendre Maître Cormoran, l’huissier déjà nommé, que l’on mit au courant de la nouvelle insulte faite à un homme du caractère de M. Méandre.

Les faits furent reconnus et le constat eut lieu, cependant que la jeune Anna, livrée à elle-même, ne pouvait s’empêcher d’aller faire part de la chose à ses amis et connaissances, déjà au courant des premiers événements, et par le canal desquels l’histoire envahit entièrement le quartier du Raisin-Sec et ceux avoisinants.

Tout le monde alors commença à s’enflammer de curiosité au sujet du mystérieux locataire du cinquième étage, 3, quai Bois-l’Encre, sur qui couraient déjà les histoires les plus fantastiques, eu égard au singulier silence par lui opposé aux citations de Maître Cormoran--sans compter différentes singularités préalablement remarquées et passablement remarquables que l’on se confiait avec des réticences et des mystères multiplicateurs. En même temps, au ministère que M. Méandre avait naturellement renseigné avec exagération, des paris s’engagèrent sur les causes de tels phénomènes... Et vaguement, on sentait que des événements graves étaient potentiels.

Le lendemain cependant, un article assez long intitulé: «_Le soi-disant mystère du quai Bois-l’Encre_» parut en deuxième page dans le Clairvoyant et calma légèrement les esprits. Dans cet article dont il était l’auteur soigneusement anonyme, M. Barnabé Cruchot donnait de longs détails sur le locataire inconnu dont l’attitude était si énigmatique et constituait la cause évidente et responsable de cette agitation. C’était, disait-il, un homme misanthrope, qui ne sortait presque jamais, ne recevait ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni lettres, et avait défendu à sa concierge de donner aucun renseignement et de jamais laisser monter qui que ce fût à son appartement, sauf les fournisseurs habituels--soucieux qu’il était de ne pas être importuné dans le cours de ses importants travaux, lesquels consistaient principalement en recherches sur l’existence de Dieu. Il n’était pas excessif de supposer que ce monsieur n’avait pas reçu à temps les citations de Maître Cormoran. Sans doute il paraîtrait au tribunal. Il s’appelait Dubois, des gens honorables l’avaient connu (l’auteur de l’article semblait insinuer qu’il en était, lui, des gens honorables qui avaient connu Dubois) et en somme rien ne prouvait sa responsabilité dans ce qui s’était passé et dont on l’avait, peut-être bien légèrement, accusé.

Par ces vagues et fallacieux renseignements, M. Barnabé Cruchot, qui avait reconnu au premier coup d’œil qu’un énorme intérêt était latent dans le mystère pathétique de cette affaire, et qui avait pesé, dans la sûre balance de son net jugement professionnel, quels prodigieux avantages il en pouvait tirer en la travaillant convenablement et en se la réservant dans la mesure du possible--M. Barnabé Cruchot donc, par ces vagues et fallacieux renseignements, endormit la curiosité du public et trompa la vigilance de ses confrères--limiers, toujours en quête de quelque événement sensationnel. Il chambra totalement, vers le même temps, la concierge Armandine Cane avec qui d’aucuns l’accusèrent d’avoir dormi,--s’enfonça davantage dans la confiance de M. Méandre et s’introduisit dans l’intimité de l’huissier Cormoran et du commissaire de police Églantine en se livrant avec eux à de furieux combats à la manille aux enchères. Ainsi cet homme astucieux, donnant carrière à son génie, préparait ses voies pour le jour peu éloigné où il emboucherait la trompette professionnelle pour y sonner de toutes ses forces une fanfare si puissante qu’elle résonnerait dans le monde entier, y trouvant partout des échos fidèles, enflammant immédiatement chacun des lecteurs d’une curiosité frénétique pour savoir la suite, et faisant de Barnabé Cruchot le roi incontesté des reporters et, du Plein jour, le miroir éclatant qui, pendant toute la durée de cette affaire extraordinaire, jouit d’une vente dix fois plus considérable que n’importe laquelle des feuilles concurrentes.

Le jour vint où, devant la justice de son pays, était appelé à comparaître le soi-disant Dubois. Ce jour vint, mais Dubois ne vint pas. Par défaut il fut condamné aux dix mille francs de dommages et intérêts que réclamait M. Méandre et signification lui fut faite dans les temps prescrits, afin qu’il n’en ignorât, par Maître Cormoran, parlant à une femme à son service (qui était, dans l’espèce, la concierge Armandine Cane). Dubois reçut-il le papier? et l’ayant reçu le lut-il? L’on ne sait. Dans tous les cas, il agit comme s’il ne l’avait ni reçu ni lu, en ce sens qu’il n’agit pas du tout. Or, dans le cabinet noir, les racines croissaient toujours et parfois, spécialement quand avait sévi la Prière d’une Vierge, par le trou de la suspension, de la vase verte et puante tombait sur la table à manger de M. Méandre qui s’obstinait à ne pas transporter ailleurs ses actes nutritifs, car il aurait trouvé cela contraire à la dignité d’un homme de son caractère.

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