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Seule
by Henri Ardel
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #74398.

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The opening · free to read
Ghislaine, cette fois, ne répondit pas. Avec des yeux qui ne voyaient pas, elle considérait fixement les flammes qui jetaient de grandes lueurs joyeuses dans la cheminée et allumaient des reflets fauves sur le crêpe de sa robe de deuil, moirant de lumières l’ondulation blonde des cheveux, sous le voile sombre du chapeau.
Le notaire, tout en feuilletant ses papiers, l’observait discrètement avec un complexe sentiment fait d’intérêt, de respect, de sympathie compatissante pour cette belle vaillance de femme qui ne faiblissait pas devant l’évidence d’une ruine absolue. Mlle de Vorges eût-elle, jusqu’à cette heure, conservé quelque illusion, elle savait maintenant, à n’en pouvoir douter, que son père, le brillant général de Vorges, la laissait orpheline, sans autres ressources que cette misérable rente de quelques cents francs, pour ne s’être jamais inquiété de l’avenir et avoir dispersé, avec une parfaite insouciance, le peu de fortune qu’il possédait en patrimoine. Il était de la race de ceux qui disent ou pensent: «Après moi, le déluge!»
Pourtant, si léger fût-il, il avait--à sa manière--une très vive affection pour cette fille unique dont la destinée le préoccupait si peu. Il était singulièrement fier de sa belle Ghislaine, comme il l’appelait volontiers; il avait l’orgueil de son intelligence, de sa grâce, de son élégance raffinée et, jamais, ne trouvait nul parti digne d’elle; ravi, en somme, de pouvoir la garder près de lui, âme charmante de son foyer, femme exquise qui faisait, de son salon, un milieu où les plus difficiles tenaient à honneur d’être reçus. Parce qu’elle semblait ne pas souffrir de ne devenir ni épouse ni mère, l’idée ne l’effleurait pas qu’elle eût pu désirer une destinée autre...
Maintes fois, Maître Chauvelin avait entendu, à ce sujet, ses déclarations auxquelles toute réponse était inutile, les objections glissant sur cet homme incapable de se restreindre dans ses goûts de luxe et de dépense, de tenir compte de la question d’argent, même par affection pour sa fille. Avec une indifférence dédaigneuse, il laissait les années s’écouler, fort de la confiance que, nécessairement, «tout s’arrangerait toujours.»
Tout s’arrangerait! Cette phrase, que Maître Chauvelin avait entendue bien souvent dans la voix brève du général, lui traversa soudain le souvenir, tandis qu’il observait Mlle de Vorges. Comment les choses allaient-elles s’arranger à son égard? Que deviendrait-elle? Un mariage seul pourrait l’enlever à la terrible situation où la jetait la mort subite de son père. Mais combien y avait-il d’hommes capables d’épouser une fille ruinée, sans nulle espérance de fortune,--surtout, parmi ceux qui, par la naissance et l’éducation étaient de son monde!
Sans doute, de vieille date, il était avéré, dans la nombreuse phalange masculine reçue chez le général de Vorges, que sa très séduisante fille était tout le contraire d’une héritière, puisque, ses vingt ans déjà loin, elle n’était pas mariée, toute charmante qu’elle fût.
Car elle était charmante! En sa qualité d’homme et de notaire très parisien, Maître Chauvelin était connaisseur, et il savait que les plus difficiles eussent, comme lui, remarqué sa grâce de femme d’une distinction rare et fine, l’indéfinissable séduction du visage dont la vie et l’épreuve avaient pâli la peau transparente, laissant leur empreinte dans l’expression profonde du regard, dans la mélancolie grave, un peu amère de la bouche... Regard, lèvres de femme qui a beaucoup compris, senti, qui ne connaît plus les illusions; mais aussi de vaillante qui ignore les lâchetés, les compromis de conscience, et oserait regarder en face la pire destinée!
Les secondes fuyaient, lourdes des pensées inexprimées de ces deux êtres qui, très clairvoyants l’un et l’autre, mesuraient la grave question d’avenir.
Une bûche s’écroula dans la cheminée en crépitant. Ghislaine dressa la tête, rejetée toute, brusquement, dans la réalité de l’heure présente, et une faible rougeur lui monta aux joues.
--Je suis confuse, monsieur, d’abuser ainsi de votre temps. Je m’oublie à réfléchir chez vous...
--Je vous en prie, mademoiselle...
--C’est que vous m’avez appris une chose bien grave pour moi, l’obligation toute nouvelle où je vais me trouver de me pourvoir de quelque moyen d’existence. Et je suis très novice en la matière...
--Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous assurer de tout mon dévouement si je puis vous être utile en quelque chose?
Elle eut un léger signe de tête qui remerciait.
--Peut-être, en effet, monsieur, aurai-je à recourir à votre obligeance. Mais je ne sais nullement ce que je vais faire... J’en suis seulement à me demander, avec un peu d’effroi, comment je pourrai m’y prendre pour gagner ma vie, moi qui, jusqu’ici, n’ai été qu’une sorte de créature de luxe... Enfin, je vais chercher!
Elle se levait. Craignant d’être indiscret, Maître Chauvelin ne tenta pas de donner un avis qu’on ne lui demandait pas. Qu’eût-il dit, d’ailleurs? De banales paroles d’espoir auxquelles il ne croyait pas, son expérience lui faisant juger à quelles difficultés allait se heurter cette élégante créature, soudain jetée aux prises avec une besogne de mercenaire.
Pas plus que lui, elle ne devait s’illusionner; les divers entretiens qu’il avait eus avec elle, la lui avaient révélée d’une clairvoyance sceptique pour juger les gens et les choses, qui semblait presque étrange chez une femme, en somme, aussi jeune.
Profondément, il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait, d’un geste très franc, disant:
--Je vous remercie encore, monsieur, de tous les renseignements, des explications que vous m’avez donnés avec tant d’obligeance depuis plusieurs semaines. Et, à l’occasion, je me permettrai encore de recourir à votre expérience, puisque vous voulez bien m’y autoriser.
--Je vous serai infiniment reconnaissant toujours, mademoiselle, de votre confiance.
Il s’effaçait pour la laisser passer. Elle le salua. Son regard embrassait une dernière fois le grand cabinet somptueusement sévère où elle venait d’apprendre que, désormais, elle appartenait à la classe des humbles qui doivent dépendre des autres, s’ils veulent avoir leur pain quotidien.
Cette idée courut en sa pensée, et un tressaillement secoua ses nerfs trop tendus. Elle se détourna et, derrière elle, la porte retomba sourdement.
Elle était seule, la pénombre de l’escalier un peu obscur l’enveloppait. Machinalement, elle s’arrêta, brisée soudain par une sorte d’infinie lassitude qui éveillait en elle un invincible désir de s’asseoir là, dans cette ombre et ce silence, de s’y endormir pour oublier, pour ne plus connaître le supplice de réfléchir sans relâche aux mêmes sujets douloureux.
Oublier! Quel rêve impossible! Est-ce qu’elle pouvait oublier les épreuves qui s’appesantissaient sur sa vie, oublier ce que ce notaire lui avait appris avec une précision inexorable? Les paroles bourdonnaient encore à son oreille, lui répétant ce dont elle avait la prescience, depuis que la mort inattendue de son père, enlevé par une congestion pulmonaire deux mois plus tôt, l’avait obligée à compter désormais sur elle seule. Comment avait-elle eu cette faiblesse d’espérer qu’elle s’exagérait une situation qu’elle savait grave? Maintenant, elle en avait pleine conscience. Les dettes de son père payées, tout juste, il lui restait de quoi ne pas mourir de faim; elle, Ghislaine de Vorges, qui, quelques mois plus tôt, était l’une des femmes les plus recherchées de Nancy, où son père tenait garnison, son salon recevant la société la plus aristocratique de la ville...
Un frémissement l’ébranla encore. Mais elle se domina aussitôt. Quelqu’un descendait, venant d’un étage supérieur. A quoi songeait-elle donc de demeurer ainsi, sur ce palier, s’exposant à la curiosité du premier passant venu?
Lentement, elle se prit à descendre les marches, arriva sous la porte cochère. La bise âpre d’hiver lui cingla le visage, dissipant l’espèce de torpeur angoissante qui l’avait abattue.
Devant elle, enchâssée dans un kiosque, une horloge marquait dix heures et demie. Elle songea:
--Il n’est pas tard! J’ai le temps d’aller sans hâte, en réfléchissant tout à mon gré, à mon rendez-vous chez Mme Dupuis-Béhenne. J’arriverai de façon à causer avec elle avant le déjeuner. Elle a beaucoup de relations, beaucoup d’expérience aussi, et elle pourra peut-être m’aider à découvrir à quoi je pourrai être bonne pour gagner ma vie.
Gagner sa vie! Ces mots résonnaient dans son esprit comme une note fausse, meurtrissant en elle d’obscures fiertés de race. Ses aïeules avaient toutes été des grandes dames délicatement raffinées, et elle, leur descendante, tressaillait d’une sourde révolte en se sentant entraînée dans l’humble phalange de celles qui sont salariées.
A quoi bon cette révolte! Ne savait-elle pas que, devant la nécessité, elle n’avait plus qu’à s’avouer vaincue, en acceptant bravement sa destinée, avec le courage qui était de tradition chez les de Vorges? Maintenant qu’elle avançait dans la foule indifférente des passants, sans illusion, elle voyait ce qu’allait être cette destinée. Maître Chauvelin avait raison. C’était réellement une femme que Ghislaine de Vorges,--non plus une jeune fille. D’ailleurs, elle avait grandi sans mère et appris, presque enfant encore, à vivre repliée sur elle-même.
Pourtant, comme les privilégiés, elle avait eu son heure de vraie jeunesse, d’exquise foi dans l’avenir, d’espoirs délicieusement fous, de griserie juvénile dans le plaisir qu’elle goûtait avec une avidité de créature vibrante. Très fêtée partout, elle avait cru, sans en douter, que, parmi ces jeunes hommes si empressés autour d’elle, il s’en trouverait un, sûrement, qui, pas plus qu’elle-même, ne mêlerait à l’amour, le méprisable souci d’argent; un qui ne se préoccuperait point qu’elle eût pour toute fortune son vieux nom aristocratique et la situation que lui donnait dans le monde le grade de son père.
Mais le temps et les faits s’étaient chargés de la détromper, de lui apprendre que, si elle voulait se marier, il lui fallait, fille sans dot, n’être pas fort difficile. Et comme elle était incapable de donner sa vie sans amour ni foi, elle avait compris que, selon toute vraisemblance, elle ne serait, sans doute, pas du nombre de celles qui connaissent les joies des épouses.
Si cette certitude, acquise impitoyablement, lui avait été cruelle, du moins, elle avait gardé le secret de la blessure reçue... Si plusieurs s’étaient étonnés du détachement sceptique que trahissaient parfois ses paroles, personne, du moins, n’avait pénétré la profondeur d’amertume, de désenchantement et de tristesse creusée en elle par ses découvertes de chaque jour qui métamorphosaient, avant l’âge, la jeune fille confiante en une femme sans illusion.
De plusieurs expériences faites, bon gré, mal gré, elle était sortie avec un tranquille mépris pour la foule de ces jeunes hommes si prompts à lui faire leur cour et si dédaigneux de lui offrir leur nom parce qu’elle était sans fortune; les jugeant désormais à leur mesure, elle leur avait fermé sa vie et ne leur ouvrait que son salon, leur demandant seulement d’y faire bonne figure, quand il lui avait plu de leur en permettre l’entrée... Écœurée de se heurter sans cesse à de misérables préoccupations d’argent, à peine dissimulées parfois, elle en était arrivée à une indulgence infinie pour la désinvolture de beau joueur qu’apportait son père à dédaigner tout calcul; et, avec une générosité hautaine, elle avait, à l’avance, accepté les conséquences d’un état de choses dont, seule, elle porterait le poids. Volontairement, elle avait vécu dans l’heure présente, se dépensant en véritables prodiges pour maintenir l’équilibre d’un budget sans cesse culbuté par les dépenses du général, pour recevoir dans un décor d’élégance, aller dans le monde, y tenir la place qu’exigeaient le nom et le grade de son père.
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