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Le Capitaine Martin; ou, les Trois croisières
Language: fr236 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Nouvelles·Adventure·Novels
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #47984.

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Le cadeau de noce.
Parmi les ports français qui se rendirent, vers la fin du dix-septième siècle, redoutables dans la guerre des corsaires, il faut placer en première ligne Saint-Malo. C'est de là que partaient pour la course les bâtiments les plus légers, les équipages les plus intrépides. La Manche semblait, appartenir à ces hardis enfants de la mer, et les riches convois qui revenaient des deux Indes ne traversaient pas impunément ces parages. Dans le cours d'une seule année plus de cent prises entrèrent dans ce petit port. L'or ruisselait, pour ainsi dire, dans la ville; les marchandises les plus précieuses y étaient vendues à vil prix. De grands dommages furent ainsi causés au commerce anglais; et la chose en vint au point, que l'amirauté crut devoir envoyer, en 1693, une flotte de vingt vaisseaux, armés de machines infernales pour incendier l'asile de nos infatigables croiseurs. Contenue par les batteries de la côte, l'expédition échoua, et Saint-Malo ne s'en montra que plus animée contre l'Angleterre. La fortune servit si bien les entreprises de ses marins, que la ville put offrir, en 1710, trente millions de francs à Louis XIV, dont le trésor était épuisé par de longues et ruineuses guerres.
Cette période fut donc à la fois glorieuse et fructueuse pour les braves Malouins. Elle tient une grande place dans leur histoire. Voici un épisode qui s'y rattache:
Dans les derniers mois de l'année 1690, deux Hommes marchaient avec vivacité sur la jetée qui unit l'île de Saint-Malo au continent; tous les deux étaient fort jeunes, quoique leur figure, hâlée par le soleil et l'air de la mer, eût déjà un caractère de virilité. On leur eut donné vingt-cinq ans; ils n'en avaient pas vingt. Malgré la familiarité apparente qui régnait entre eux, il était facile de voir, à la différence des costumes, qu'ils n'appartenaient pas à la même classe. L'un était vêtu avec une élégance qui le rattachait évidemment à la bonne bourgeoisie, au commerce opulent de la ville. Ses manchettes, son jabot, son chapeau relevé d'un galon, son pourpoint de velours, ses souliers à boucles d'or, tout contribuait à faire valoir sa bonne mine, son air mâle et décidé, son port avantageux. L'audace, la résolution respiraient dans ses traits, dans son front élevé, dans ses yeux bleus. Il y avait en lui du héros et de l'aventurier; ses ennemis devaient le craindre, les femmes devaient l'aimer. L'autre n'avait rien de ces dehors séduisants; mais sa figure exprimait une certaine jovialité pleine de finesse. Ramassé et trapu, il paraissait doué de cette agilité musculaire qui distingue les races du littoral breton. Son teint était haut en couleur; ses cheveux blonds se nuançaient jusqu'au roux. Cet ensemble assez peu flatteur n'était pas sauvé par le costume; qui consistait en un paletot et des braies en grosse ratine brune, un bonnet de laine et des bottes évasées comme en portaient alors les pêcheurs de la côte.
Au moment où les deux interlocuteurs abordèrent le quai, la conversation était vivement engagée entre eux:
--Toi, Martin, tourner à la tristesse! Je ne te reconnais pas là, mon garçon.
--Monsieur Duguay, c'est pourtant comme ça! Si le vent souffle toujours du même bord, je suis un homme perdu.
--Il n'y a donc plus de genièvre dans les cabarets de Saint-Malo?
--Quand le coeur est plein, monsieur Duguay, il n'y a point de place pour le reste. Le genièvre et moi nous ne courons plus la même route.
--Diable! tu es bien malade, alors. Conte-moi ça.
--Vous connaissez la fille à Bertrand?
--Bertrand le voilier, sur le port?
--Tout juste, Gertrude Bertrand, un bijou!
--Peste! tu as la main heureuse, Martin. Joli brin de fille! Et..... elle t'aime?
--Comme la colique. Elle ne vent pas entendre parler de moi; mais les filles, monsieur Duguay, n'en font jamais d'autres. Elles rêvent des muguets, des grands seigneurs; puis, quand elles, ont le fond honnête, elles réfléchissent et nous reviennent. Un galant, ça passe; un mari, ça reste..
Le jeune homme à qui s'adressait cette confidence parut un instant embarrassé; sa joue se colora vivement; mais, se remettant de cette impression, il reprit:
--Alors, où est donc l'obstacle, mon garçon?
--Le père, monsieur Duguay, le damné père. Quand je me suis déclaré au vieux Bertrand, il m'a pris à part, en loup de mer qu'il est. «Martin, qu'il m'a dit, je n'ai rien, tu n'as rien: avec quoi nourriras-tu ma fille?--Et ceci? que je lui réplique en lui montrant mes bras.--C'est juste, tu es un bon marin, un excellent patron de barque, un pêcheur intrépide. Je ne veux pas t'humilier; mais la mer est trompeuse, mais tous les jours, ne sont pas heureux, et d'ailleurs les enfants arrivent. As-tu quelques économies?» A ce mot, je faillis tomber à la renverse. «De quoi? que je dis en balbutiant.--Des économies, qu'il reprit avec l'aplomb d'un boulet de trente-six.--Des économies!...» Figurez-vous mon embarras, monsieur Duguay: quatre livres dix-sept sous, c'est toute ma fortune. Jolie avance pour entrer en ménage! Je ne me troublai pas cependant; et, prenant la pose la plus carrée qu'il me fut possible: «Père Bertrand, lui dis-je, je vois que vous aimez l'or, que vous êtes sensible à ce métal, surtout quand il est monnayé. Eh bien, foi de Martin, on la couvrira d'or, votre fille. Donnez-moi seulement trois semaines pour lui ramasser son cadeau de noce.--C'est dit,--C'est dit.» Voilà la chose, monsieur Duguay.
Pendant que le marin parlait, le jeune homme paraissait absorbé dans ses réflexions. Cet aveu le touchait évidemment par quelque point. Après quelques minutes de silence, il fixa les veux sur son interlocuteur et lui dit:
--Et que comptes-tu faire?
--Me noyer, parbleu! C'est ma seule ressource. Depuis la guerre, la pêche ne va plus: mes filets semblent maudits.
--Écoute. Martin.
--Oui, monsieur Duguay.
--Ton bateau est-il bon marcheur?
--Il n'y a pas de trincadour ou de cutter qui puisse lui en remontrer, monsieur Duguay..
--Combien d'hommes tiendrait-il sous ton pont, Martin?
--Vingt hommes, en les pressant un peu..
--As-tu sous la main ces vingt hommes, des gens décidés comme toi, de hardis marins?
--Trente, s'il le faut.
--Martin, tu connais mon père; il est riche, il ne veut pas me confier encore de commandement. La maison Duguay-Trouin prétend que je suis trop jeune pour monter un corsaire. Nous en armerons un sans elle.
--C'est ça! vive Dieu! Et les armes?
--Nous les prendrons dans les magasins de la maison. Va installer ton bateau et choisir tes hommes: demain soir, nous croiserons dans la Manche. Le premier bâtiment anglais qui passe, hourra! et à l'abordage! Tu y trouveras de quoi tenir parole au père de Gertrude.
--Et la fille, monsieur Duguay?
--La fille, Martin... je m'en charge. Tu verras que je sais servir ceux qui me servent.
Là-dessus les deux interlocuteurs se séparèrent.
On le devine, l'un de ces hommes est celui qui illustra le nom de Duguay-Trouin. Agé de dix-sept ans, il était déjà tourmenté du désir de se mesurer avec les Anglais. Après la longue paix de Nimègue, la guerre venait d'éclater, et le port de Saint-Malo s'apprêtait à jouer sur l'Océan le rôle actif qu'il soutint pendant près de vingt années. Quelques amourettes ne suffisaient plus au héros; il voulait aller vers la mer, sa seule maîtresse. Gertrude était du nombre des jeunes beautés qu'il avait trouvées sur son passage, et il s'en était suivi un échange d'aveux; mais rien de plus. La fille de Bertrand était trop sage, Duguay trop réservé pour, que les choses allassent au delà. La confidence de Martin acheva le sacrifice: l'ardent Breton fit un retour sur lui-même, et dès ce moment il ne songea plus qu'à la gloire.
De son côté, le pêcheur avait compris toute la témérité de l'entreprise. Aller à la rencontre des Anglais avec un simple bateau était un coup de tête audacieux; mais, dans la disposition d'esprit où se trouvait Martin, rien n'était impossible à son courage. L'idée de surprendre le vieux Bertrand, le père de sa belle, par une fortune inespérée, d'éblouir Gertrude, de vaincre ses refus par un magnifique cadeau de noce, l'occupait tout entier. Duguay lui avait mis le démon de l'ambition dans l'âme: cela suffisait pour en faire un homme nouveau. Ce jour-là, il reparut au cabaret, mais pour y chercher des recrues. Il connaissait Saint-Malo; il ne s'adressa qu'à des marins éprouvés, à des sujets d'élite. Le partage du butin, la haine du nom anglais, l'honneur d'un fait d'armes éclatant, tout fut invoqué pour préparer, monter, enthousiasmer ce petit équipage. Dans le milieu du jour suivant, les vingt hommes étaient trouvés; le bateau de pèche était installé, gréé, préparé, et, vers le soir, des haches d'armes, des fusils, des sabres d'abordage venaient compléter cet armement en miniature. Duguay-Trouin s'embarqua le dernier: il fallait tromper la surveillance paternelle. Martin l'attendait avec ses hommes; l'ancre était levée; on se laissa dériver avec le jusant.
Une fois hors des passes, la voile fut hissée, et la nef gagna le large. Le bateau était tellement encombré par son équipage, qu'il fallut qu'une portion des matelots se tînt à fond de cale. La mer était grosse, le vent violent C'était la première fois que le jeune Duguay se trouvait secoué par ce rude élément; il lui paya tribut, un cruel mal de mer le tourmenta toute la nuit; le moral seul le soutenait encore. Quand le jour parut, la terre se trouvait hors de vue; on naviguait en pleine Manche. Martin tenait le gouvernail et dirigeait le bateau de manière à lui faire présenter la tête aux vagues qui, à chaque instant, menaçaient de l'engloutir. Personne abord ne semblait troublé par le péril; une seule inquiétude régnait parmi les hommes de l'équipage, celle de ne pas rencontrer assez vite des bâtiments anglais.
Pendant trois jours et trois nuits, la situation ne changea pas: toujours le même vent, toujours la même mer. On courut des bordées dans toutes les directions sans rien apercevoir. On eût dit que la proie fuyait devant le chasseur. Enfin, le quatrième jour, aux premières lueurs de l'aube, Martin découvrit un bâtiment vers le N.-O. Il paraissait considérable; en rapprochant on reconnut une frégate. A l'instant même, on manoeuvra pour l'éviter; c'était tomber, comme l'on dit, dans la gueule du loup. Mais bientôt les voiles se succédèrent. Cette frégate escortait un convoi de navires marchands, qui étaient disséminés sur une vaste ligne. Ils passèrent à peu de distance du bateau qui portait nos aventuriers, sans en concevoir la moindre inquiétude. Cette coquille de noix, égarée sur l'Océan, ne leur paraissait pas mériter l'honneur que l'on prit garde à elle.
Tant que Martin n'aperçut que des bâtiments formés par groupes et pouvant se secourir les uns les autres, ou être secourus par la frégate, il contint sa marche, et fit cacher ses hommes sous le pont. Mais, à deux lieues environ de distance du gros du convoi, se trouvait un énorme navire pesamment chargé, et qui semblait suivre avec peine ses conserves. Ce fut sur cette capture que Martin dirigea tous ses efforts. L'entreprise était difficile; on assembla une sorte de conseil de guerre, que le jeune Duguay présida comme armateur et capitaine de l'expédition. Quelques marins voulaient attendre la nuit pour aborder l'ennemi; Duguay et Martin furent d'avis d'attaquer à l'instant même, et ce plan prévalut. On devait s'aller mettre sur le chemin du navire, feindre une avarie dans les agrès et se laisser dériver sur lui. Les grappins d'abordage et le courage achèveraient le reste. Cette disposition fut d'abord déjouée: le bâtiment marchand varia roule, comme s'il s'etait défié de la petite nef; mais il en résulta pour lui un autre inconvénient, celui de s'éloigner du convoi au point de le laisser hors de vue.
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