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Oeuvres complètes, tome 2
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In: FR Nouveautés·FR Littérature·Humour
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #61816.

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TRISTRAM SHANDY.
CHAPITRE PREMIER.
Le Docteur Slop va aussi son petit train.
Eh! arrive! arrive! Le voilà! Oui, c'est lui, c'est Obadiah, et il est chargé de tous les instrumens chirurgicaux du docteur Slop, et il montre de loin le sac verd où ils sont renfermés...
--Les voici, dit Obadiah, en mettant le sac verd sur la table; et voilà la couronne que je t'ai promise, dit mon père, et voilà aussi la mienne, dit mon oncle Tobie.
--A présent que j'ai mes outils, dit le docteur Slop, et que je puis être utile à madame Shandy, je crois qu'il est à propos d'envoyer savoir comment elle se trouve.
--Point d'inquiétude, dit mon père; j'ai donné des ordres précis à la vieille sage-femme de nous avertir aussitôt qu'il surviendroit quelque difficulté...
--Des ordres à la vieille sage-femme? reprit le docteur Slop. Quoi! que voulez-vous dire? Qu'est-ce que cela signifie?
--Ne vous fâchez point, docteur, dit mon père en souriant, avec un air d'embarras. Il faut que vous sachiez que vous n'êtes ici qu'en qualité d'auxiliaire. Ce sont les termes d'un traité solennel qui s'est fait, bien contre mon gré, entre ma femme et moi. Il est même convenu que vous ne serez d'aucun secours, si la vieille sage-femme est assez adroite pour se passer de vous.
--Mais, comment diable?...
--J'ai fait ce que j'ai pu, continua mon père, mais les femmes ne se mènent pas toujours comme on veut; elles ont leurs idées: et puis, à parler vrai, ce n'est pas nous qui sommes là. Elles portent tout le fardeau; il faut bien leur passer quelque chose, et le moins qu'on puisse leur permettre en cette occasion, c'est d'agir en souveraines, et de se mettre entre les mains de qui bon leur semble...
Elles ont raison, dit mon oncle Tobie... Mais, monsieur, reprit le docteur Slop, en s'adressant à mon père, et sans égard pour l'opinion de mon oncle Tobie, j'aimerois beaucoup mieux leur céder quelque chose de moins essentiel. Un père de famille attentif, et qui veut perpétuer sa race, ne doit pas souffrir qu'elles s'arrogent une pareille prérogative... Il y a tant d'autres choses qu'on peut leur laisser à gouverner.
--Je ne sais, dit mon père avec un peu de vivacité, ce qu'on pourroit leur abandonner... Mais il me semble qu'il n'y a rien de si simple, que de leur laisser le choix de la personne qui doit les aider à mettre nos enfans au monde.
--Pour moi, dit le docteur Slop, j'aimerois presque autant leur laisser le privilége de les faire faire par qui elles voudroient.
--Puisque la chose est si sérieuse, dit mon oncle Tobie au docteur, je vous demande excuse...
--Monsieur, répliqua le Docteur, elle est de la plus grande importance. Aussi ne peut-on concevoir jusqu'à quel point l'émulation des grands maîtres s'est excitée depuis quelques années... Lucine en personne seroit aujourd'hui une ignorante.--L'art est parvenu à son plus haut degré de perfection. C'est singulièrement sur l'extraction prompte et sûre du fœtus que l'on s'est attaché à faire des découvertes.--Les soins qu'on a pris n'ont pas été inutiles... On a acquis, sur ce point, des lumières qui... en vérité, sont... tout-à-fait surprenantes, et qui...
--Je voudrois, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, que vous eussiez vu les armées prodigieuses que nous avions en Flandre... peut-être...
CHAPITRE II.
Il faut y veiller.
Laissons tomber le rideau sur cette scène. Ce ne sera pas pour long-temps: mais cela est indispensable. Il faut absolument que je fasse souvenir le lecteur d'une chose, et que je lui en apprenne une autre.
Celle que je veux lui apprendre vient pourtant un peu hors d'œuvre. Il auroit peut-être fallu que je la lui eusse apprise cinquante pages plus haut. J'y pensois bien dès ce moment; mais je prévoyois aussi qu'elle iroit mieux ici que là. Me suis-je trompé? J'en serois fâché; ce seroit un défaut dans mon livre qu'on ne manqueroit pas de me reprocher. Mais comme il n'y aura que celui-là, je m'en console.
Dès que j'aurai fini avec ces deux choses, les poulies tourneront et relèveront le rideau. Mon père, le docteur Slop et mon oncle Tobie reprendront leur conversation. Si elle est interrompue, ce ne sera pas ma faute.
Mon père, et c'est là ce que je veux rappeler au souvenir du lecteur, avoit, comme on l'a vu, des notions tout-à-fait particulières sur l'influence des noms de baptême.--On a également vu sans doute qu'il n'en avoit pas de moins singulières sur cet autre point qui précède.--Oui, on a dû voir cela: j'en ai assez dit pour le faire comprendre. Mais enfin, si l'on avoit pu deviner, dans les cinquante milliards d'opinions originales de mon père, celle dont je veux parler ici, je veux bien expliquer cette énigme, si c'en est une. C'est que mon père n'avoit pas des idées moins extraordinaires sur tous les étages de la vie de l'homme, depuis l'instant de sa conception jusqu'à sa seconde enfance, que sur les autres époques de sa vie.
M. Shandy, mon père, voyoit, monsieur, les choses tout autrement que ne les voyoit le vulgaire. C'est un privilége particulier qu'il tenoit de la nature. Les opinions des autres n'étoient, selon lui, que l'effet d'une routine de penser et de réfléchir qui ne lui convenoit point.--Non, point. C'étoit un rechercheur raffiné qui ne se laissoit point séduire par les notions les plus communément reçues. Il les traitoit même assez mal; il prétendoit que c'étoit presque autant d'impostures. On l'entendoit souvent dire que le point scientifique qui conduisoit à la connoissance exacte des choses, devoit être presque invisible, et que sans cela les minuties de la philosophie, qui devoient toujours emporter la balance, n'auroient presque aucun poids.--La connoissance, disoit-il, est comme la matière qui est divisible à l'infini. Un grain, une dragme fait tout aussi bien partie de la matière, que le poids de tout le globe terrestre.--En un mot, une erreur est toujours une erreur; il n'importe où elle se trouve, que ce soit dans une fraction ou dans un quintal. Elle est également fatale à la vérité.--La vérité est aussi lézée par l'erreur où l'on est sur l'aile d'un papillon, que par celle que l'on fait en raisonnant sur le disque du soleil, de la lune et de toutes les étoiles.--
Il se plaignoit que les affaires de ce monde alloient de mal en pis, précisément parce qu'on négligeoit de faire cette considération, et qu'on négligeoit encore plus d'en faire l'application aux affaires civiles et aux vérités spéculatives. En voilà le funeste effet, s'écrioit-il; c'est que l'arche politique cède au poids des affaires, et l'on ne peut se dissimuler que notre constitution, qui est si excellente à l'égard de l'église et de l'état, ne soit sapée par les fondemens, et ne menace ruine.
Vous vous écriez, disoit-il, que le peuple anglois est un peuple ruiné, perdu! Pourquoi cela? s'écrioit-il à son tour, en faisant usage du syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu'il étoit d'eux; par quelle raison sommes-nous un peuple ruiné? Parce que nous sommes corrompus. Pourquoi, monsieur, êtes-vous corrompus? parce que nous sommes indigens. C'est notre indigence et non notre volonté qui nous perd. Mais pourquoi, ajoutoit-il, êtes-vous indigens? C'est parce que vous négligez, répondoit-il, la culture de votre sol. Nos billets de banque, monsieur, nos guinées, nos schellings même savent bien se conserver eux-mêmes.
Il en est ainsi, disoit-il, de toutes les sciences: on n'en altère point les points essentiels établis; les lois de la nature se défendent et se garantissent d'elles-mêmes... Mais l'erreur!... ajoutoit-il en fixant ma mère; l'erreur!... si monsieur... elle se glisse dans les plus petits trous, dans les plus petites crevasses que la nature néglige de garder.
Et c'est-là, madame, ce que je voulois vous rappeler de la façon de penser de mon père.--J'ai réservé pour cet endroit-ci ce que je voulois vous apprendre, et le voici; lisez.
CHAPITRE III.
Le chagrin rend injuste.
Il n'y avoit point de bonnes raisons, comme on sait, que mon père n'eût employées pour résoudre ma mère à se servir du ministère du docteur Slop.--Il vouloit absolument qu'elle le préférât à celui de la sage-femme; mais il n'avoit pu rien gagner sur elle. Il lui avoit parlé en philosophe, en chrétien, etc... Elle avoit toujours résisté, tout avoit été inutile.--Enfin pour dernière ressource, il s'étoit servi d'une raison singulière, qu'il croyoit infaillible, pour la déterminer à écouter favorablement sa proposition. Cependant, toute infaillible qu'elle étoit, elle ne lui réussit pas.--Il ne put jamais parvenir à en faire concevoir la force à ma mère...
Que je suis malheureux! s'écrioit-il, une après-midi qu'il venoit de raisonner avec elle une heure et demie entière, et le tout en vain: Que je suis malheureux! Oui, disoit-il, en mordant ses lèvres; c'est un fléau terrible pour tout homme qui se pique de faire des raisonnemens persuasifs, que d'avoir une femme dont la tête soit si lourde, l'esprit si hébêté, qu'elle ne puisse comprendre la moindre des conséquences qui en sont la suite. Non, elle ne les comprend point... ne les comprendra pas... Il seroit question de sauver son ame de la perdition, que cela lui seroit égal... Mariez-vous donc! hélas! la femme a, dit-on, été faite pour le bonheur de l'homme. Je le veux bien croire; mais ce n'étoit pas pour le mien.
CHAPITRE IV.
Il sait enfin où elle est.
C'est ainsi que mon père déploroit la fatalité de son destin. Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour lui dans l'aventure, c'est que son amour-propre en souffroit. L'argument dont il s'étoit servi avoit plus de force, dans son opinion, que tous les argumens du monde mis en bloc. Et ne point réussir dans une pareille circonstance, c'étoit recevoir une humiliation intolérable.--
Son raisonnement étoit appuyé sur la force de deux axiômes, qui lui paroissoient des arcs-boutans à toute épreuve, et que voici.
Selon lui, un homme étoit infiniment plus riche avec une once de son esprit personnel, qu'avec vingt milliers pesant de l'esprit d'autrui.--C'étoit-là le premier axiôme.
Le second étoit que l'esprit de chaque homme provenoit de son ame propre, et non de celle d'autrui.--Cet axiôme avoit sa source dans le premier.
Toutes les ames, disoit mon père, sont égales: c'est l'état de la nature. Je sais cependant qu'il y a très-fréquemment une grande différence entre les esprits. Les uns sont légers, frivoles, agréables; les autres sont lourds, réfléchis, maussades. Ceux-ci sont d'une pénétration vive; ceux-là ne conçoivent rien. Mais cela ne vient point de ce que la substance pesante des uns soit supérieure à celle des autres... Non, non, ajoutoit-il; il faut chercher la cause de cette différence dans l'organisation plus ou moins heureuse de la partie du corps où réside l'ame.
Mon père, entiché de ce système, s'étoit donc appliqué avec beaucoup d'ardeur, à chercher l'endroit où l'ame avoit fixé son séjour.--
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