Storieta
English
Sign up

The opening · free to read

De

TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.

Le pauvre et son chien.

Détestant, comme je l'ai dit, de faire des mystères pour rien, je dis mon secret au postillon, dès que nous eûmes quitté le pavé. Il répondit à ma confiance, en appuyant un grand coup de fouet à ses chevaux: si bien qu'au grand trot de son limonier (son porteur galopant sur trois jambes), nous gagnâmes en assez peu de temps Ailly-le-haut-Clocher, ville jadis fameuse par les plus beaux carillons du monde.--Mais nous la traversâmes sans musique; tous les carillons étant dérangés, non-seulement là, mais bien encore ailleurs.

Faisant donc toute la diligence possible, d'_Ailly-le-haut-Clocher_, je gagnai Flixcourt; de Flixcourt, Péquigny, puis enfin Amiens,--Amiens, où la belle Jeanneton avoit fait son apprentissage, mais où Jeanneton n'étoit plus, et où par conséquent rien n'étoit digne de m'arrêter.--

Mais en arrivant à la poste, on détela ma chaise, et l'on établit mes brancards sur des tréteaux.--Quelle est cette mode, dis-je? prétend-on par-là me faire aller plus vîte?--J'appris que le courrier d'une berline qui alloit arriver, avoit retenu tous les chevaux, et que je ne pourrois partir qu'après que les miens auroient mangé l'avoine.

«Mais si monsieur veut descendre en attendant?»--

Monsieur préféra de rester dans sa chaise.--Mais pour l'amour de Dieu, garçon, qu'on se dépêche.--...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je n'ai rien, mon bon-homme, lui dis-je.--C'étoit à un vieillard couvert de haillons, qui s'étoit avancé jusqu'à deux pas de la portière, son bonnet de laine rouge à la main.--Son geste et ses yeux demandoient, sa bouche ne parloit pas.--Il avoit un chien qui tenoit, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi, et qui sembloit aussi solliciter ma charité.--

Je n'ai rien, dis-je une seconde fois.--C'étoit à-la-fois un mensonge et un acte de dureté.--Je rougis de l'avoir dit.--Mais, pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns!--Celui-là ne le fut pas.--Dieu vous conserve, dit-il;--et il se retira humblement.

Ho-hé, ho-hé!--vîte--les chevaux.--C'étoit la berline qui venoit d'arriver. Les postillons coururent. Le bon vieillard et son chien s'approchèrent, n'obtinrent rien, et se retirèrent sans murmure.

Celui qui vient d'avoir un tort, seroit fâché de rencontrer quelqu'un qui, à sa place, ne l'auroit pas eu. Si les voyageurs de la berline eussent donné au pauvre, je crois que j'en aurois senti quelque peine.--Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que moi; et puisque... Bon Dieu! m'écriai-je, leur dureté excuseroit-elle la mienne?

Cette réflexion me mit mal avec moi-même.--Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeller.--Il s'étoit assis sur un banc de pierre, son chien vis-à-vis de lui, et la tête appuyée entre les genoux de son maître, qui le flattoit de la main, sans lever les yeux de mon côté.

Sur le même banc je vis un soldat, que ses souliers poudreux annonçoient pour un voyageur. Il avoit posé son havresac sur le banc, entre le pauvre et lui, et par-dessus son havresac il avoit mis son épée et son chapeau.--Il s'essuyoit le front avec la main, et paroissoit reprendre haleine pour continuer sa route.--Son chien (car il avoit aussi son chien) étoit assis par terre à côté de lui, regardant les passans d'un air fier.

Ce second chien me fit mieux remarquer le premier, qui étoit noir, fort laid et à moitié pelé; et je m'étonnois que le vieillard, réduit à la dernière misère, voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent incertaine.--L'air dont ils se regardoient tous deux, m'éclaira sur-le-champ.--«O de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aimé, m'écriai-je en moi-même!--C'est toi qui es le compagnon de l'homme,--son ami,--son frère.--Toi seul lui restes fidèle dans le malheur!--Toi seul ne dédaignes pas le pauvre... Si l'habitude de vivre auprès du riche ne t'a pas corrompu!--Ce bon vieillard méprisé, délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui l'accueille, et qui lui sourit:--et sur le lit de paille qu'il partage avec toi, sa misère lui paroît moins affreuse, il n'est pas seul au monde tant que tu lui restes encore.»

En ce moment une glace de la berline se baissa, et il en tomba quelques débris de viandes froides, avec lesquelles les voyageurs venoient de déjeûner. Les deux chiens s'élancèrent.--La berline partit: un seul chien fut écrasé.--C'étoit celui du pauvre.

Le chien jetta un cri,--ce fut le dernier. Son maître s'étoit précipité sur lui.--Son maître dans le plus sombre désespoir! Il ne pleuroit point. Hélas! il ne pouvoit pleurer.--Mon bon-homme, lui criai-je.--Il retourna douloureusement la tête. Je lui jettai un écu de six francs.--L'écu roula à côté de lui sans qu'il s'en mît en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tête affectueux; et il reprit son chien dans ses bras.--Hélas! son chien étoit mort.--

«Mon ami, dit le soldat, en lui tendant la main, avec les six francs qu'il avoit ramassés,--ce brave gentilhomme Anglois vous a donné de l'argent. Il est bienheureux! Il est riche!--Mais tout le monde ne l'est pas.--Je n'ai qu'un chien; vous avez perdu le vôtre;--celui-ci est à vous.»--En même-temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre, et il s'éloigna aussi-tôt.

O monsieur le soldat, s'écria le bon vieillard en lui tendant les bras!--Le soldat s'éloignoit toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnoissance.

Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront par tout.--Brave et galant homme, m'écriai-je! Eh! qui suis-je auprès de toi? Je n'ai donné à ce malheureux que de l'argent: tu viens de lui rendre un ami.--

Mais, ô ciel! suis-je confiné à Amiens pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne.--Oh! garçon!--Le garçon amenoit mes chevaux.

CHAPITRE II.

Sommeil dérangé.

Dans cette multitude de petits chagrins auxquels un voyageur est sans cesse exposé, il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres; et celui-là, à moins que n'ayez un courrier qui vous précède, je vous défie de l'éviter.--Et quel est ce chagrin?--Le voici.

C'est que--fussiez-vous dans la disposition la plus heureuse pour dormir;--courussiez-vous dans le plus beau pays,--sur la plus belle route,--et dans la voiture la plus douce possible;--fussiez-vous assuré de pouvoir dormir l'espace de vingt lieues sans ouvrir l'œil une seule fois:--bien plus--vous fût-il démontré aussi clairement qu'une proposition d'Euclide, que vous seriez, à tous égards, aussi bien, et peut-être mieux endormi qu'éveillé;--l'obligation de payer, qui revient à chaque poste, et la nécessité de fouiller dans votre poche, pour en tirer, sou par sou, trois livres quinze sous, sans compter les guides,--s'opposent tellement à l'envie que vous auriez, que (quand il iroit du salut de votre ame) il vous est impossible de dormir plus de deux lieues de suite, ou de trois tout au plus, en supposant qu'il y ait poste et demie.

«Parbleu! dis-je, je vois un moyen. Je mettrai la somme précise dans un morceau de papier, et je la tiendrai dans ma main pendant tout le chemin.»--Là-dessus, je m'arrangerai pour dormir.--«Je n'aurai, dis-je, autre chose à faire qu'à glisser doucement mon argent dans le chapeau du postillon, sans proférer un seul mot.»

Bon!--Il lui faut deux sous de plus pour boire!--Ou bien il y a une pièce de douze sous du temps de Louis XIV, qui ne passera pas.--Ou bien, il y a une livre et quelques sous, que Monsieur redoit de la dernière poste, et que Monsieur a oublié.--On ne sauroit disputer en dormant, et cette altercation vous réveille.--Cependant, on peut encore retrouver son sommeil; la partie animale peut peser sur la partie intellectuelle, et il y a moyen de revenir de cette secousse.--

--Mais quoi encore?--Ciel! vous n'avez payé que pour une poste, tandis qu'il y a poste et demie! Cela vous oblige à sortir votre livre de poste,--et l'impression en est si petite, qu'il faut bien ouvrir les yeux, que vous le vouliez ou non. Alors monsieur le curé vous offre une prise de tabac,--un pauvre soldat vous montre sa jambe estropiée,--un P. Laurent vous présente sa bourse, et vous expose la misère de son couvent.--Ou bien la prêtresse de la citerne veut arroser vos roues;--elles n'en ont que faire,--mais elle jette l'eau sur les roues de derrière, et jure sur sa prêtrise que le feu alloit y prendre.--Un pauvre homme qui a tous ces points à discuter et à considérer dans son esprit, réveille malgré lui toutes ses facultés intellectuelles,--et qu'il retrouve ensuite son sommeil, s'il le peut!

Sans un accident de cette espèce qui m'arriva, je passois tout de bout à Chantilly sans voir les écuries.--

Mais le postillon, affirmant d'abord, et osant ensuite me soutenir en face, que la pièce de deux sous n'étoit pas bien marquée,--j'ouvris les yeux pour m'en assurer:--et voyant la marque aussi clairement que son nez, je sautai de ma chaise tout en colère, et je visitai Chantilly malgré moi.

Je n'avois plus que trois postes et demie à faire. Mais je suis convaincu que le meilleur principe en voyageant, c'est de faire diligence. Or, un homme de cette humeur trouve peu d'objets sur sa route dignes de le détourner, et il ne s'arrête guère.--C'est ce qui fit que je passai tout au travers de Saint-Denis, sans retourner seulement la tête du côté de l'abbaye.--Tous les diamans que l'on y montre sont faux. Ce trésor si vanté n'est rempli que d'oripeaux ridicules: et je ne donnerois pas trois sous de tout ce qu'il renferme, si ce n'est de la lanterne de Judas.--Encore est-ce, parce qu'il fait nuit, et qu'elle pourroit m'éclairer en entrant à Paris.

CHAPITRE III.

Entrée à Paris.

Clic-clac--clic-clac--clic-clac. Voilà donc Paris, dis-je, en ouvrant de grands yeux!--C'est-là Paris!--diable! Paris, m'écriai-je, répétant le nom une troisième fois!

La première, la plus belle, la plus brillante... Les rues sont pourtant bien sales.--

Mais je suppose qu'elles n'en sont pas moins belles.

Clic-clac--clic-clac.--Quel train tu fais! Comme s'il importoit à ces bonnes gens d'être avertis qu'un homme pâle et vêtu de noir a l'honneur d'entrer à Paris, vers les neuf heures du soir, conduit par un postillon en veste bleue avec des revers de calemande rouge!--Clic-clac--clic-clac.--Je voudrois que ton fouet...

Mais c'est le génie de la nation: ainsi claque, claque à ton aise.

Ah! personne ne cède le haut du pavé!--Mais si le haut du pavé est le plus sale, fût-ce dans l'école même de la politesse, comment en agiroit-on autrement?--Et je te prie, quand allume-t-on les lanternes?--Quoi! jamais dans les mois d'été!--Ah! c'est le temps des salades. On veut épargner l'huile.

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from The Adventures of Sherlock HolmesIllustrated scene from FrankensteinIllustrated scene from The Great Gatsby

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.