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Oeuvres complètes, tome 5
Language: fr354 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Nouveautés·FR Littérature·Humour
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #62013.

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Le Voyage sentimental avec la suite et conclusion.
VOYAGE SENTIMENTAL.
«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée en France.»
Vous avez été en France? me dit le plus poliment du monde, et avec un air de triomphe, la personne avec laquelle je disputois... Il est bien surprenant, dis-je en moi-même, que la navigation de vingt-un milles, car il n'y a absolument que cela de Douvres à Calais, puisse donner tant de droits à un homme... Je les examinerai... Ce projet fait aussitôt cesser la dispute. Je me retire chez moi... Je fais un paquet d'une demi-douzaine de chemises, d'une culotte de soie noire... Je jette un coup-d'œil sur les manches de mon habit, je vois qu'il peut passer... Je prends une place dans la voiture publique de Douvres. J'arrive. On me dit que le paquebot part le lendemain matin à neuf heures. Je m'embarque; et à trois heures après midi, je mange en France une fricassée de poulets, avec une telle certitude d'y être, que s'il m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, le monde entier n'auroit pu suspendre l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, ma culotte de soie noire, mon porte-manteau, tout aurait appartenu au roi de France; même ce petit portrait que j'ai si long-temps porté, et que je t'ai si souvent dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans le tombeau, m'auroit été arraché du cou... En vérité c'est être peu généreux, que de se saisir des effets d'un imprudent étranger, que la politesse et la civilité de vos sujets engagent à parcourir vos états. Par le ciel, Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche avec d'autant plus de peine, qu'il s'adresse au monarque d'un peuple si honnête, et dont la délicatesse des sentimens est si vantée par tout.
A peine ai-je mis le pied dans vos états...
CALAIS.
Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la santé du roi de France, à qui je ne portois point rancune; je l'honorois et respectois au contraire infiniment, à cause de son humeur affable et humaine; et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un pouce plus grand.
Non... dis je, la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle... Ils peuvent se laisser surprendre; c'est le sort de presque tous les princes; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. Tandis que cette vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois sur ma joue un épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus propice que celle que pouvoit produire le vin de Bourgogne que je venois de boire, et qui coûtoit au moins quarante sous la bouteille.
Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied mon porte-manteau de côté, qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos esprits, et causer des querelles si vives entre ce grand nombre d'affectionnés frères qui s'y trouvent?
Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse, la tient ouverte, et regarde autour de lui, comme s'il cherchoit un objet avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément ce que je cherchois... Je sentois toutes mes veines se dilater; le battement de mes artères se faisoit avec un concert admirable; toutes les puissances de la vie accomplissoient en moi leurs mouvemens avec la plus grande facilité; et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son matérialisme, auroit eu de la peine à m'appeler une machine.
Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, que je bouleverserois son Credo.
Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, éleva en moi la nature aussi haut qu'elle pouvoit monter... J'étois en paix avec tout le monde auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité avec moi-même.
Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, quel moment favorable à un orphelin, pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le porte-manteau de son père!
LE MOINE.
CALAIS.
Cette exclamation étoit à peine sortie de ma bouche, qu'un moine de l'ordre de Saint-François entra dans ma chambre, pour me demander quelque chose pour son couvent. Personne ne veut que le hasard dirige ses vertus. Un homme peut n'être généreux que de la même manière qu'un autre, selon la distinction des casuistes, peut être puissant. Sed non quoad hanc... Quoi qu'il en soit... car on ne peut raisonner réguliérement sur le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent peut-être des mêmes causes que les marées; et si cela étoit, ce seroit une espèce d'excuse à cette inconstance à laquelle nous sommes si sujets. Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j'aimerois mieux qu'on dît de moi, dans une affaire où il n'y auroit ni péché ni honte, que j'ai été dirigé par les influences de la lune, que d'entendre attribuer l'action où il y en auroit, à mon libre arbitre.
Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où j'en étois, je n'eus pas sitôt jeté les yeux sur le moine que je me sentis prédéterminé à ne lui pas donner un sou. Je renouai effectivement le cordon de ma bourse, et je la remis dans ma poche. Je pris un certain air; et la tête haute, j'avançai gravement vers lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose de rude et de rebutant dans mes regards. Sa figure est encore présente à mes yeux; et il me semble, en me la rappelant, qu'elle méritoit un accueil plus honnête.
Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, et le peu de cheveux blancs qui lui restoient, pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux, où l'on voyoit une espèce de feu que l'usage du monde avoit plutôt tempéré que le nombre des années, n'indiquoient que soixante ans. La vérité étoit peut-être au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire, qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie en général lui donnoit cet âge; les rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à la chose; elles pouvoient être prématurées.
C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent sorties du pinceau du Guide. Une figure douce, pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance nourrie par la présomption, des yeux pénétrans, et qui cependant se baissoient avec modestie vers la terre, et sembloient aussi viser à quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette tête avoit été placée sur les épaules d'un moine, et surtout d'un moine de son ordre: elle auroit mieux convenu à un Brachmane, et je l'aurois respecté, si je l'avais rencontré dans les plaines de l'Indostan.
Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il auroit été aisé de la peindre, parce qu'il n'y avoit rien d'agréable et de rebutant que ce que le caractère et l'expression rendoient tel. Sa taille au-dessus de la médiocre, étoit un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu'elle faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude d'un moine qui se voue à mendier: telle qu'elle se présente en ce moment à mon imagination, elle gagnoit plus qu'elle ne perdoit à être ainsi.
Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa poitrine, et se tint debout avec un bâton blanc dans sa main droite. Lorsque je me fus avancé vers lui, il me détailla les besoins de son couvent, et la pauvreté de son ordre... Il le fit d'un air si naturel, si gracieux, si humble, qu'il falloit que j'eusse été ensorcelé pour n'en être pas touché...
Mais la meilleure raison que je puisse alléguer de mon insensibilité, c'est que j'étois prédéterminé à ne lui pas donner un sou.
LE MOINE.
CALAIS.
Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à une élévation de ses yeux, qui avoit terminé son discours; il est bien vrai... Je souhaite que le ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du public; mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant.
A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'œil léger sur une des manches de sa robe... Je sentis toute l'éloquence de ce langage. Je l'avoue, dis-je, un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un ordinaire apparemment fort mince... je l'avoue, tout cela n'est pas grand chose; mais encore est-ce dommage qu'on puisse les acquérir dans ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées... Le captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses afflictions, languit après une partie de cette aumône... Que n'êtes-vous de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François. Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger; mais il vous seroit ouvert avec plaisir pour contribuer à la rançon des malheureux... Le moine me salua... Mais surtout, ajoutai-je, les infortunés de notre propre pays ont des droits à la préférence, et j'en ai laissé des milliers sur les rivages de ma patrie. Il fit un mouvement de tête plein de cordialité, qui sembloit me dire que la misère règne dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent... Mais nous distinguons, lui dis-je, en posant la main sur la manche de sa robe, dans l'intention de répondre à son signe de tête, nous distinguons, mon bon père, ceux qui ne desirent avoir du pain que par leur propre travail, d'avec ceux qui au contraire ne veulent vivre qu'aux dépens du travail des autres, et qui n'ont d'autre plan de vie que de la passer dans l'oisiveté et dans l'ignorance, pour l'amour de Dieu.
Le pauvre Franciscain ne répliqua pas... Un rayon de rougeur traversa ses joues, et se dissipa dans un clin-d'œil; il sembloit que la nature épuisée ne lui fournissoit point de ressentiment... du moins il n'en fit pas voir... Mais laissant tomber son bâton entre ses bras, il se baissa avec résignation, ses deux mains contre sa poitrine, et se retira.
LE MOINE.
CALAIS.
Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon cœur me fit un reproche de dureté... Bah! disais-je à trois fois différentes, et prenant un air insouciant; mais ma tranquillité ne revenoit pas. Chaque syllabe disgracieuse que j'avois prononcée se présentoit en foule à mon imagination. Je fis réflexion que je n'avois d'autre droit sur ce pauvre moine que de le refuser, et que c'étoit une peine assez grande pour lui, sans y ajouter des paroles dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa figure, son air honnête se retraçoient à mes yeux, et il me sembloit l'entendre dire: Quel mal vous ai-je fait?... Pourquoi me traiter ainsi?... En vérité, j'aurois dans ce moment donné vingt francs pour avoir un avocat... Je me suis mal comporté, me disais-je... Mais je ne fais que commencer mes voyages... J'apprendrai par la suite à me mieux conduire.
LA DÉSOBLIGEANTE.
CALAIS.
J'avois remarqué qu'un homme mécontent de lui-même étoit dans une position d'esprit admirable pour faire un marché. Il me falloit une voiture pour voyager en France et en Italie. J'aperçus des chaises dans la cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma chambre pour en acheter ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée dans le coin le plus reculé de la cour, me frappa d'abord les yeux, et je sautai dedans: je la trouvai passablement d'accord avec la disposition actuelle de mes sensations. Je fis donc appeler monsieur Dessein, le maître de l'hôtellerie... mais monsieur Dessein étoit allé à vêpres. J'allois descendre, lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de la cour, causant avec une dame qui venoit d'arriver à l'auberge... Je ne voulois pas qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas pour me cacher; et ayant résolu d'écrire mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire portative, et je me mis à en faire la préface dans la désobligeante.
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