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Oeuvres complètes, tome 6
Language: fr378 downloads on Project Gutenberg
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In: FR Nouveautés·FR Littérature·Essays, Letters & Speeches
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #62092.

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A ELIZA.
PRÉFACE.
Qu'on ne soit pas surpris du ton passionné qui règne dans quelques-unes des lettres de Sterne à Eliza. Tous les sentimens d'affection se confondoient dans son ame et n'y conservoient aucune nuance distincte: l'amitié y prenoit aisément la forme de l'amour, c'est-à-dire, qu'il éprouvoit pour son amie ce qu'il auroit senti pour une amante; c'étoient les mêmes épanchemens, les mêmes transports et les mêmes peines. Eliza, trop délicate pour résister au brûlant climat de l'Inde, vint en Angleterre respirer l'air natal. Le hasard lui procura la connoissance de Sterne: il découvrit en elle un esprit si bien fait pour le sien, si doux et si tendre, qu'une espèce de sympathie les rapprocha et les unit de l'amitié la plus vive et la plus pure qui ait jamais existé. Il l'aimoit comme son amie; il mettoit son orgueil à la nommer sa pupille, et à la diriger par ses avis. Santé, besoins, réputation, tous les intérêts d'_Eliza_ lui devinrent personnels; ses enfans furent les siens, et il lui eût fait volontiers le sacrifice de son pays, de ses biens, de sa vie, si ce sacrifice eût pu contribuer à son bonheur. Ainsi leurs lettres sont pleines des plus tendres expressions d'amour; mais de cet amour qu'on a nommé platonique; on aime à le voir exister, et que Sterne en soit le modèle.
On remarquera peut-être que ces lettres ont différentes signatures: tantôt Sterne ou Yorick, et plusieurs fois ton Bramine, etc. Les bramines, comme on sait, forment la principale caste ou tribu des Indiens idolâtres, et c'est dans cette caste que sont ces prêtres si fameux par leur vie austère et leur enthousiasme: ainsi il suffit d'observer que, comme Sterne étoit prébendaire d'_Yorck_, et qu'_Eliza_ habitoit dans les Indes, elle avoit pris l'habitude de l'appeler son bramine; et celui-ci prenoit quelquefois ce titre dans la signature de ses lettres à cette dame.
Territoire d'Anjinga, tu n'es rien; mais tu as donné naissance à Eliza. Un jour ces entrepôts de commerce, fondés par les Européens sur les côtes d'Asie, ne subsisteront plus. L'herbe les couvrira, ou l'Indien vengé aura bâti sur leurs débris, avant que quelques siècles se soient écoulés. Mais, si mes écrits ont quelque durée, le nom d'Anjinga restera dans la mémoire des hommes. Ceux qui me liront, ceux que les vents pousseront vers ces rivages, diront: c'est-là que naquit Eliza Draper; et s'il est un Breton parmi eux, il se hâtera d'ajouter avec orgueil, et qu'elle y naquit de parens anglais.
Qu'il me soit permis d'épancher ici ma douleur et mes larmes! Eliza fut mon amie. O lecteur, qui que tu sois, pardonne-moi ce mouvement involontaire! laisse-moi m'occuper d'Eliza. Si je t'ai quelquefois attendri sur les malheurs de l'espèce humaine, daigne aujourd'hui compatir à ma propre infortune. Je fus ton ami, sans te connoître; sois un moment le mien. Ta douce pitié sera ma récompense.
Eliza finit sa carrière dans la patrie de ses pères, à l'âge de trente-trois ans. Une ame céleste se sépara d'un corps céleste. Vous qui visitez le lieu où reposent ses cendres sacrées, écrivez sur le marbre qui les couvre: Telle année, tel mois, tel jour, à telle heure, Dieu retira son souffle à lui, et Eliza mourut.
Auteur original, son admirateur et son ami, ce fut Eliza qui t'inspira tes ouvrages, et qui t'en dicta les pages les plus touchantes. Heureux Sterne, tu n'es plus, et moi je suis resté! Je t'ai pleuré avec Eliza; tu la pleurerois avec moi; et si le ciel eût voulu que vous m'eussiez survécu tous les deux, tu m'aurois pleuré avec elle.
Les hommes disoient qu'aucune femme n'avoit autant de grâces qu'Eliza. Les femmes le disoient aussi. Tous louoient sa candeur; tous louoient sa sensibilité; tous ambitionnoient l'honneur de la connoître. L'envie n'attaqua point un mérite qui s'ignoroit.
Anjinga, c'est à l'influence de ton heureux climat qu'elle devoit, sans doute, cet accord presqu'incompatible de volupté et de décence qui accompagnoit toute sa personne, et qui se mêloit à tous ses mouvemens. Le statuaire, qui auroit eu à représenter la volupté, l'auroit prise pour modèle. Elle en auroit également servi à celui qui auroit eu à peindre la pudeur. Cette ame inconnue dans nos contrées, le ciel sombre et nébuleux de l'Angleterre n'avoit pu l'éteindre. Quelque chose que fît Eliza, un charme invincible se répandoit autour d'elle. Le désir, mais le désir timide la suivoit en silence. Le seul homme honnête auroit osé l'aimer, mais n'auroit osé le lui dire.
Je cherche partout Eliza. Je rencontre, je saisis quelques-uns de ses traits, quelques-uns de ses agrémens épars parmi les femmes les plus intéressantes. Mais qu'est devenue celle qui les réunissoit? Dieux qui épuisâtes vos dons pour former une Eliza, ne la fîtes-vous que pour un moment, pour être un moment admirée, et pour être toujours regrettée?
Tous ceux qui ont vu Eliza la regrettent. Moi, je la pleurerai tout le temps qui me reste à vivre. Mais est-ce assez de la pleurer? ceux qui auront connu sa tendresse pour moi, la confiance qu'elle m'avoit accordée, ne me diront-ils point: Elle n'est plus, et tu vis?
Eliza devoit quitter sa patrie, ses parens, ses amis pour venir s'asseoir à côté de moi, et vivre parmi les miens. Quelle félicité je m'étois promise! quelle joie je me faisois de la voir recherchée des hommes de génie! chérie des femmes du goût le plus difficile! Je me disois, Eliza est jeune, et tu touches à ton dernier terme. C'est elle qui te fermera les yeux. Vaine espérance! ô renversement de toutes les probabilités humaines! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours. Il n'y a plus personne au monde pour moi. Le destin m'a condamné à vivre et à mourir seul.
Eliza avoit l'esprit cultivé; mais cet art, on ne le sentoit jamais. Il n'avoit fait qu'embellir la nature; il ne servoit en elle qu'à faire durer le charme. A chaque moment elle plaisoit plus; à chaque moment elle intéressoit davantage. C'est l'impression qu'elle avoit faite aux Indes; c'est l'impression qu'elle faisoit en Europe. Eliza étoit donc très-belle? Non, elle n'étoit que belle; mais il n'y avoit point de beauté qu'elle n'effaçât, parce qu'elle étoit la seule comme elle.
Elle a écrit; et les hommes de sa nation, qui ont mis le plus d'élégance et de goût dans leurs ouvrages, n'auroient pas désavoué le petit nombre de pages qu'elle a laissées.
Lorsque je vis Eliza, j'éprouvai un sentiment qui m'étoit inconnu. Il étoit trop vif pour n'être que de l'amitié; il étoit trop pur pour être de l'amour. Si c'eût été une passion, Eliza m'auroit plaint; elle auroit essayé de me ramener à la raison, et j'aurois achevé de la perdre.
Eliza disoit souvent qu'elle n'estimoit personne autant que moi. A présent, je le puis croire.
Dans ses derniers momens, Eliza s'occupoit de son ami; et je ne puis tracer une ligne sans avoir sous les yeux le monument qu'elle m'a laissé. Que n'a-t-elle pu douer aussi ma plume de sa grâce et de sa vertu? il me semble du moins l'entendre: «Cette Muse sévère qui te regarde, me dit-elle, c'est l'histoire, dont la fonction auguste est de déterminer l'opinion de la postérité. Cette divinité volage qui plane sur le globe, c'est la Renommée, qui ne dédaigna pas de nous entretenir un moment de toi: elle m'apporta tes ouvrages, et prépara notre liaison par l'estime. Vois ce phénix immortel parmi les flammes: c'est le symbole du génie qui ne meurt point. Que ces emblêmes t'exhortent sans cesse à te montrer le défenseur DE L'HUMANITÉ, DE LA VÉRITÉ, DE LA LIBERTÉ.»
Du haut des cieux, ta première et dernière patrie, Eliza, reçois mon serment. JE JURE DE NE PAS ÉCRIRE UNE LIGNE, OÙ L'ON NE PUISSE RECONNOÎTRE TON AMI.
Eliza recevra mes livres avec ce billet... Les sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût-là un titre pour pouvoir les offrir au sien... Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception.
Je ne sais comment cela se fait; mais je suis à moitié pris d'amour pour vous... Je devrois l'être tout-à-fait; car je n'ai jamais vu dans personne plus de qualités estimables, ni estimé ni connu de femme dont on pût mieux penser que de vous. Ainsi, adieu,
Je ne saurois être en repos, Eliza, quoique j'irai vous voir à midi, jusqu'à ce que je sache des nouvelles de votre santé... Puisse ton visage chéri, à ton lever, sourire comme le soleil de ce matin sur l'horizon!... Je fus hier bien alarmé, bien triste d'apprendre votre indisposition, et bien trompé dans mon attente de ne pouvoir être introduit auprès de vous... Rappelez-vous, chère Eliza, qu'un ami a le même droit qu'un médecin. L'étiquette de la ville, me direz-vous, en ordonne autrement... Et qu'importe? La délicatesse et la décence ne consistent pas toujours à observer ses froides maximes.
Je sors pour aller déjeûner; à onze heures je serai de retour, et j'espère trouver une seule ligne de ta main, qui m'apprendra que tu es mieux, et que tu seras bien aise de voir
TON BRAMINE.
A neuf heures.
LETTRE III.
Eliza, j'ai reçu ta dernière hier au soir, en revenant de chez le lord Bathurst, où j'ai dîné, où j'ai parlé de toi pendant une heure sans interruption: le bon vieux lord m'écoutoit avec tant de plaisir, qu'il a, trois différentes fois, tosté votre santé. Quoiqu'il soit dans sa quatre-vingt-cinquième année, il dit qu'il espère de vivre encore assez de temps pour devenir l'ami de ma belle disciple indienne, et la voir éclipser en richesses toutes les autres femmes du Nabab, autant qu'elle les surpasse déjà en beauté, et ce qui vaut mieux, en vrai mérite... Je l'espère aussi...
Ce seigneur est mon vieux ami... Vous savez qu'il fut toujours le protecteur des gens d'esprit et de génie; il avoit tous les jours à sa table ceux du dernier siècle, Addisson, Steele, Pope, Swift, Prior, etc... La manière dont il s'y prit pour faire ma connoissance, est aussi singulière que polie. Il vint à moi un jour que j'étois à faire ma cour à la princesse de Galles... «J'ai envie de vous connoître, M. Sterne; mais il est bon que vous sachiez un peu qui je suis... Vous avez entendu parler, continua-t-il, de ce vieux lord Bathurst, que vos Popes et vos Swifts ont tant chanté; j'ai passé ma vie avec des génies de cette trempe; mais je leur ai survécu; et désespérant de trouver leurs égaux, il y a quelques années que j'ai fermé mes livres, avec la résolution de ne plus les ouvrir; mais vous m'avez fait naître le désir de les ouvrir encore une fois avant que je meure; ce que je fais... Ainsi venez au logis, et dînez avec moi.»
Ce seigneur, je l'avoue, est un prodige; car à son âge il a tout l'esprit et la vivacité d'un homme de trente ans; il possède, au suprême degré, l'heureuse faculté de plaire aux hommes et celle de se plaire avec eux: ajoutez à cela qu'il est instruit, courtois et sensible. Il m'a entendu parler de toi, Eliza, avec une satisfaction peu commune: il n'y avoit qu'un tiers avec nous, qui étoit susceptible de sensibilité aussi... et nous avons passé jusqu'à neuf heures, l'après-dînée la plus sentimentale; mais, Eliza, tu étois l'étoile qui nous dirigeoit, tu étois l'ame de nos discours!... Et lorsque je cessois de parler de toi, tu remplissois mon cœur, tu échauffois chaque pensée qui sortoit de mon sein; car je n'ai pas honte de reconnoître tout ce que je te dois... O la meilleure des femmes! les peines que j'ai souffertes à ton sujet pendant toute la nuit dernière, sont au-delà du pouvoir de l'expression... Le ciel nous donne, sans doute, des forces proportionnées au poids dont il nous charge. O mon enfant! toutes les peines qui peuvent naître de la double affliction de l'ame et du corps, sont tombées sur toi; et tu me dis cependant que tu commences à te trouver mieux. Ta fièvre a disparu; ton mal et ta douleur de côté ont cessé; puissent ainsi s'évanouir tous les maux qui traversent le bonheur d'Eliza... ou qui peuvent lui donner un seul moment d'alarme! Ne crains rien... espère tout, Eliza... mon affection jetera une influence balsamique sur ta santé; elle te fera jouir d'un principe éternel de jeunesse et d'agrément, au-delà même de tes espérances.
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