Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire; cependant, tant est vif mon désir de démolir le faux et d'arriver au vrai, tant est grande ma haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes non prouvés, pour les scandales et pour les crimes sans authenticité, je voulais étendre ce petit travail bien au-delà des limites que je me suis définitivement assignées, et qui sont celles de l'_histoire de France_.
C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord me prendre, principalement pour les époques anciennes, les beaux temps des mensonges; mais j'ai reculé devant ce grand effort, après l'avoir un peu mesuré.
J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et de circonscrire ma tâche. Il eût été si bon de dauber d'importance sur ces immortelles erreurs! Refaisant en grand le livre ébauché au XVIIe siècle par l'abbé Lancelotti, _Farfalloni de gli antichi historici_[1], j'aurais trouvé tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à émietter l'un après l'autre tous ces menus mensonges de l'antiquité, toutes ces fables légendaires du moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens des temps modernes: je me serais si bien complu à repasser, flambeau en main, à travers ces ombres menteuses, qui ne se sont faites si épaisses et si impénétrables que pour mieux cacher des erreurs, que pour voiler plus sûrement de faux héros!
[Note 1: Venezia, 1636.--Il en parut chez Costard, en 1770, sous ce titre: Les Impostures de l'histoire ancienne et profane, 2 vol. in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, et revue par le président Rolland et Charpentier sur le manuscrit cédé à Costard par Luneau de Boisjermain (Barbier, Dict. des Anonymes, 2e édit., t. II, p. 166).--Baudelot, dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (V. Mém. de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti pour son livre, mais l'abbé le défendit bien (Réponse à M. Baudelot, 1705, in-12, p. 57): «Les Farfalloni de Lancelotti, dit-il, sont un livre des plus agréables, et ils renferment une critique fine, judicieuse et savante. Rien n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que les plus exacts et les plus sages des anciens historiens contiennent des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang des contes les plus fabuleux.»]
J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire grecque. J'aurais dit à l'égyptien Cécrops: Vous en avez menti quand vous avez prétendu que vous veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est point vrai que vous soyez arrivé de Phénicie[2]. J'aurais cherché ce qu'il faut croire de la grande affaire des Thermopyles[3]. M'aventurant dans une autre série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout au moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, et cela de par l'autorité tout académique de M. de Méziriac[4]. Pour le procès que les fils de Sophocle firent à leur père[5], j'en aurais appelé devant la Vérité. Je me serais encore curieusement enquis de ce qu'était Sapho, et peut-être aurais-je ramené son fameux suicide du saut de Leucade à la réalité toute prosaïque d'une mort très naturelle[6]. J'aurais voulu chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Denys le Tyran devenu maître d'école à Corinthe[7], et aussi dans la fameuse lettre que Philippe aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation de son fils Alexandre[8]; serrer de près, en compagnie de MM. Littré, Rossignol et Paul de Rémusat, l'histoire d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxerces[9]; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau[10] de Diogène et sa fameuse lanterne[11], enfin mille autres choses encore; car je ne détaille ici, bien entendu, que le très maigre sommaire de mon programme.
[Note 2: Pour ces deux faits, V. De la Colonisation de l'ancienne Grèce, par Henri Schnitzler, dans le tome Ier de la Littérature grecque, par Schœll.]
[Note 3: V., à ce sujet, l'introduction au Voyage du Jeune Anacharsis, 1re édit., p. 134 et p. 252, note VIIe. L'abbé Barthélemy prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est sept mille au moins que Léonidas commandait, selon Diodore; et même douze mille, s'il fallait en croire Pausanias. Voyez aussi un curieux article du Magasin pittoresque, juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents Spartiates y est mis au rang des préjugés et des erreurs historiques, ainsi que le fameux colosse de Rhodes.]
[Note 4: Vie d'Ésope, dans les Mémoires de Sallengre, t. I, p. 91.--_Dict._ de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.--Bentley, Dissertation sur les Fables d'Ésope.--Un autre bossu d'esprit, le jongleur Adam de la Halle, se trouve avoir été non moins gratuitement paré de l'éminence ésopique. Dans une de ses pièces, C'est du roi de Sézile (mss. de La Vallière), il dit de lui-même:
On m'appelle bossu, mais je ne le suis mie.
Simple erreur de forme. Ce qui est plus grave, c'est celle de M. Beuchot, qui, dans sa Biographie universelle, confond le trouvère Adam de la Halle avec le chanoine Adam de Saint-Victor, mort cent ans auparavant.]
[Note 5: Mélanges de Malte-Brun, t. III, p. 55.]
[Note 6: Les Saisons du Parnasse, t. VI, p. 164.--_Sapphonis Mytilenææ Fragmenta_, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.--M. J. Mongin, dans son remarquable art. Sapho de l'_Encyclopédie nouvelle_, a dit: «L'histoire merveilleuse du jeune Phaon, telle que la rapporte Polyphatus, et la tradition du saut de Leucade sont des récits populaires qui ne manquent pas, je crois, d'une certaine antiquité; mais c'est après coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été rattachés au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut de Leucade, la chose m'est évidemment prouvée.»]
[Note 7: V. le curieux travail de M. Boissonade, Notice des Manuscrits, t. X, p. 157 et suiv.]
[Note 8: M. Egger, dans un article du Journal des Savants de 1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart des faits sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier pour écrire près de 250 pages avec ce titre: Alexandre et Aristote dans leurs rapports réciproques, d'après les documents originaux.]
[Note 9: «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la fausseté de toute cette histoire, concernant Hippocrate et le roi des Perses.» (Œuvres d'Hippocrate, t. I, p. 429.)--«Le seul fondement de ce récit est la prétendue correspondance d'Hippocrate et du roi de Perse, par l'intermédiaire du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un faussaire.» (P. de Rémusat, Les Sciences naturelles, in-18, p. 140.) Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut vraiment le médecin des pauvres; ce que l'on connaissait «de l'exclusion absolue des riches et des grands de sa clientèle hippocratique», ainsi que l'a dit M. Rossignol, a donné lieu à ce conte. (Journal de l'Instruction publique, 7 juillet 1858, p. 427.)]
[Note 10: Spon, Miscellanea, p. 125.--_Notices et Extraits des manuscrits_, t. X, p. 133-137.--Spon a donné, d'après un monument ancien, la figure de l'amphore fêlée dans laquelle Diogène s'était fait un gîte. Elle a été reproduite à la p. 50 du t. I de notre Histoire des hôtelleries et cabarets.]
[Note 11: Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane, cité par Pollux (Onomasticon, l. IX, 2, 26); mais cela ne suffit pas pour la vérité de l'anecdote. Diogène Laërce n'en a pas parlé, et par conséquent je n'y crois guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (Essai sur l'Éclairage des anciens, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)]
Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage, sans même avoir besoin de recommencer les destructions historiques de Niebühr, ni ces profanations dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par exemple ce qu'on aurait voulu faire, en Allemagne, de l'histoire de Lucrèce: «Il y a, dit-il[12], des savants allemands qui ont supposé que Lucrèce, vraiment coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement de ses proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime de Sextus, comme Voltaire, en souillant le nom de Jeanne d'Arc, a imité les soldats qui voulurent la déshonorer dans sa prison. La pureté de la Pucelle d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor moral de l'humanité.»
[Note 12: L'Histoire romaine à Rome, 1855, in-8º, t. II, p. 242.]
C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce n'aurait donc certainement eu à craindre de ma part aucun attentat.
Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification dont j'esquisse le sommaire, ma discrétion n'eût pas été si grande.
J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la légende des Horaces et des Curiaces[13], ainsi que la fausseté de l'invention intéressée à laquelle l'imaginaire Mucius Scævola dut une immortalité dont les réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis cent trente ans déjà[14].
[Note 13: Magasin pittoresque, juin 1844, p. 190.--Du temps même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité du fait, que l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux peuples appartenaient, soit les Horaces, soit les Curiaces.» (Décades, liv. I, ch. XXIV.) M. H. Taine constate cette incertitude de Tite-Live, et peu s'en faut qu'il ne l'en félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre la vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il avoue librement ses incertitudes et ses ignorances, ne voulant point paraître plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait.» (Essai sur Tite-Live, 1856, in-18, p. 46.)]
[Note 14: Beaufort, Dissertation sur l'Incertitude des cinq premiers siècles de Rome, 1738, in-8º, p. 330.--«A chaque page, écrit d'après lui M. H. Taine (Essai sur Tite-Live, p. 93-94), on reconnaît d'anciennes légendes, inventées ou embellies par amour-propre: celle de Mucius Scævola, par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode de se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom de Scævola.»--Bien avant Beaufort, Catherinot avait eu raison de ce mensonge. (V. ses Opuscules, in-4, t. II.)]
Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la mort par leur père, j'aurais montré sans peine le crime et la férocité où l'on a cherché la vertu et la force d'âme[15]; dans celle de Virginie et d'Appius Claudius, qui est une question de droit[16] autant qu'une question d'histoire, je me serais mis en peine de savoir qui a dit vrai de Denis d'Halicarnasse ou de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci peut-être qui se serait le plus rapproché de la vérité[17], en s'éloignant le moins de la vraie question juridique, si utile à bien connaître dans cette affaire, comme dans celle des Gracques[18].
[Note 15: Bibliotek für Denker... 1786.--_Esprit des journaux_, juin 1786, p. 414.]
[Note 16: M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la faculté de Rennes, a donné l'explication juridique du récit de Tite-Live dans le Journ. génér. de l'Instruction publique du 30 avril 1862, p. 301-303.]
[Note 17: On peut consulter à ce sujet une excellente brochure de 96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce titre: Der Prozess der Virginia. L'auteur, M. V. Puntschard, prouve que le récit de Tite-Live est le seul authentique, le seul croyable.]
[Note 18: On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en sachant bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur loi agraire? une simple et très juste revendication. L'_ager publicus_, propriété commune de la plèbe latine, avait été peu à peu usurpé par quelques grandes familles pour créer les latifundia, dont la culture, livrée aux esclaves, excluait les travailleurs libres. Au nom de la plèbe spoliée, les Gracques réclamèrent l'_ager publicus_ usurpé. Voilà leur crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et l'_ager publicus_ périt avec eux, au profit des grands propriétaires qui furent la plaie de l'Italie. Pline avait bien raison de dire: Latifundia perdidere Italiam. V. sur tout cela un très bon article de M. Rapetti, Moniteur, 9 juillet 1862.]