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La Biche Écrasée

Après avoir dîné à Brantes, aux Deux Couronnes, les trois hommes s’apprêtaient à remonter dans leur automobile. Une petite bonne apparut tout à coup: Béville avait oublié son appareil photographique dans la salle à manger; elle le lui tendit sans un mot, et disparut.

--Pas causeuse, celle-là! fit-il.

--Ah! dit le valet du garage, c’est la Bretonne. Il n’y a que deux jours qu’elle est arrivée de son pays, et elle ne sait pas encore un mot de français.

--La Bretonne? demanda Béville.

--Comment, monsieur ne sait pas, dit le goujat avec un gros rire: dans les hôtels comme ici, les hôtels de petite ville, on fait toujours venir une Bretonne. C’est pour les voyageurs, en cas...

Les trois hommes avaient ri. L’automobile s’ébranla. Quelques secondes plus tard, elle était lancée dans la pleine campagne.

--Tu sens l’odeur qui vient, maintenant, la bonne odeur, dit Béville à son compagnon.

--Oui, répondit Bottiaux. C’est parce qu’il vient de pleuvoir, et la terre est encore chaude, et l’auto va très vite. Alors les parfums...

Béville s’allongea, presque pâmé, ivre un peu des quelques verres de champagne qu’il avait bus à son dîner, ivre surtout de la vitesse et de cet air vivant, tiède, nocturne, qui le baignait, le fouettait, le violait, le rendait câlin, languide et voluptueux. Il n’était plus sur terre, il planait, il étendait parfois les bras, comme pour enlacer un plaisir.

--... Dommage qu’il n’y ait pas de femmes, fit-il. Hé, Jalin?

Mais Jalin, le propriétaire de l’auto, qui conduisait, ne tourna pas la tête. Sur la route dévorée, blondie par la lumière des grands phares, la route où les arbres alignés faisaient comme deux murs opaques, tant on allait vite, il avait bien assez de guider la formidable machine.

Il grogna seulement.

--Des femmes? Ah, non!

Toute sa virilité, toute sa vigueur, toute sa force de mâle et d’athlète intelligent n’étaient plus que dans sa tête et dans ses mains. Mais comme les autres il ouvrait les narines pour boire les odeurs de la nuit d’été, celle des tilleuls, celle des sorbes, celle des milliers de petites herbes dont on ne sait pas les noms, qui se sont fait féconder aux heures de soleil, et durant la nuit savourent, dans leurs corolles refermées, les délices de cette fécondation. Ça lui suffisait. Il murmura seulement:

--Hein, c’est beau, n’est-ce pas?

Des lapins, réveillés par le bruit, aveuglés par le feu des phares, fous d’épouvante, sortaient des fossés, passaient comme des boulets noirs sur le cailloutis lumineux. Mais tout à coup la route s’assombrit; les branchages, au-dessus de leurs têtes, se tachetèrent de pans de ciel entrevus. Une seconde auparavant, c’était la machine, le bolide, la chose furieuse et précipitée, qui semblait être la seule source de lumière au monde; et maintenant, elle n’était plus que le centre d’une noirceur, tandis que les choses ressuscitaient dans une clarté diffuse. Ce fut brusque, prodigieux, poignant. Jalin cria:

--Nom de Dieu! Les phares se sont éteints!

--Rallume-les, fit Bottiaux.

Jalin hausse les épaules.

--Ils sont encrassés. J’avais prévu ça. Rien à faire.

--Alors continue. Il reste les deux autres lampes.

--Des quinquets! dit Jalin.

--C’est assez pour les gendarmes. Continue! Nous allons à Paris. Je veux coucher à Paris, moi.

Jalin hocha la tête. Une quatre-vingts chevaux «ne sait pas» ralentir, pas plus qu’un cheval de course ou un torpilleur de haute mer. On a beau vouloir la retenir, elle bondit, elle échappe à la volonté, elle la force. Et courir, à près de cent kilomètres à l’heure, quand on a perdu ses yeux, qu’en deux secondes on est sur l’obstacle aperçu à soixante pas? Il savait la folie de l’acte, et pourtant consentit. Il était comme les deux autres: trop heureux, trop fougueux, trop sorti de lui-même, tout emporté par ce mouvement dont il se croyait le maître. C’est la même chose dans une charge de cavalerie: on va vers la mort, et on ne veut pas s’empêcher d’y aller.

Les ombrages, au-dessus d’eux, et de chaque côté de la route, se firent plus denses. On traversait un bois, une immensité obscure et confuse d’arbres pressés, qui mêlaient leurs branches et leurs troncs. Il faisait si sombre qu’on avait mal aux yeux, qu’on avait envie de se les couvrir avec la main, pour les protéger d’un choc. Et, à ce moment-là, juste au plus épais de cette horreur, Jalin crut pourtant distinguer quelque chose devant les roues, une ombre plus noire que cette noirceur, et vivante, et terrifiée. Il donna un tour de volant, stoppa... Ce coup sec de l’arrêt, cette déviation brusque d’un projectile fait pour une trajectoire directe, tous ceux qui connaissent les réactions du coursier moderne en ont éprouvé les conséquences physiques; les viscères changent de place jusque dans les profondeurs du corps, on a l’âcre avant-goût de ce qu’est l’agonie! Mais l’auto était large et basse sur pattes. Elle ne se retourna pas, obéit comme elle pût, monta sur le tas de cailloux, et se tint tranquille, malgré son frissonnement.

--Qu’est-ce que c’est? fit Béville, tout pâle.

Bottiaux avait sauté à terre et rejoint Jalin, qui s’épongeait le front, agenouillé devant une misérable masse qui s’agitait encore, étendue par terre, et qu’une des lanternes de la voiture éclairait vaguement.

--C’est de la chance, dit Béville, descendu à son tour. Ce n’est qu’une biche!

Tous trois respirèrent longuement, et leur voix, rassurée, retentit sous les arbres. Dépouillés de leurs lourds manteaux, de leurs capes et de leurs lunettes, ils se ressemblaient singulièrement: de beaux hommes, barbus tous trois, l’air riche, vigoureux et fort.

--C’est de la chance! répéta Jalin.

Mais sa voix, qui riait avec celle des autres, s’arrêta tout à coup. Il venait de voir les yeux de la biche: si tendres, malheureux et terrifiés, si pleins de l’horreur de ne pas comprendre pourquoi elle était là, et ce qui l’avait écrasée dans la nuit! Pauvre petite chose jolie! Pauvre petite bête des bois, farouche et pure! Ils en avaient tué bien d’autres à la chasse: devant les chiens et les chevaux, à l’affût, poussées par les rabatteurs. Mais comme ça! Elle était broyée, déchiquetée, agonisante, avec des frissons si douloureux, et toujours le regard désespéré de ses yeux souffrants.

--Il faut retourner à Brantes, dit Jalin. Je n’avance plus sans mes phares. Nous coucherons à l’hôtel où nous avons dîné.

La machine fit volte-face et ils remontèrent vers Brantes, aussi lentement qu’ils purent. Insensiblement le souvenir de cette bête massacrée s’effaçait de leur esprit. Ils auraient pu écraser un homme, ils auraient pu se tuer, ils avaient eu peur de mourir! Et ils vivaient, le même sang intact courait dans leurs veines, des années, des années encore le monde serait à eux! Ils apercevaient l’avenir comme une colonnade qu’on peut suivre sans en distinguer jamais la fin, dans une fraîcheur délicieuse.

La porte de l’hôtel des Deux Couronnes était fermée. Tout le monde dormait. Ils frappèrent longtemps, puis, il y eut de la lumière. Mais ils durent attendre encore, parce que, dans les petites villes, on est prudent: on veut savoir à qui l’on a affaire.

--Tiens, dit Bottiaux, quand la porte s’entr’ouvrit enfin, c’est la Bretonne!

Elle tenait à la main une de ces lampes minuscules, à la mèche protégée par un léger globe de verre, qui depuis vingt ans ont remplacé les veilleuses. Cette faible lumière éclairait de rose un côté de sa figure très jeune, très douce, peu jolie, et tout le reste, la camisole jetée à la hâte sur sa chemise rude, le jupon de toile rouge, les pieds nus dans des savates, était perdu dans l’ombre. On ne voyait que cette petite face frêle, suspendue en l’air comme une âme sans poids.

--... Chambre? dit-elle d’une voix un peu rauque, inhabituée au français.

--Oui, coucher; des lits, hein! De bons lits! fit Bottiaux.

Elle leur alluma des bougies en souriant, leur montra leurs chambres, et se retira.

Mais Béville, quand il fut couché, s’aperçut qu’il ne pouvait pas dormir. Il se sentait bien trop fier, bien trop exalté par les parfums de la nuit, par la rapidité de la course, par ce sentiment si fort de reconnaissance envers la vie qui pénètre tous ceux qui viennent d’échapper à un danger. Alors il se rappela les paroles du valet de garage, quelques heures auparavant: «La Bretonne? elle est là pour ça!» Il sortit de sa chambre, pieds nus, silencieusement.

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