Storieta
English
Sign up

The opening · free to read

La Main De Sainte Modestine

Très blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours fané.

Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus et tout ce que l’Église honorait en elle--ou peut-être pour cela encore,--mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux, demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.

Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si, avant de prier, on songe à les regarder un instant.

Comment choisir dans ces misères?

Comment mesurer ces souffrances?

Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni encourageante, ni consolante.

Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie; confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite remplacés.

Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient, s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite, immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une habitude journalière.

Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la résignation.

Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire atmosphère de leur âge et de leur charme.

Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.

Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant. Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille, elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte, et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.

Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles, ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.

Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.

--Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la récréation?

--On ira, répondait le chœur.

Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et populaire comme elles.

Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une émotion les saisissait, douce et brusque.

Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on avait trouvé pour eux le mot qui touche.

Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux, avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour lui montrer de quoi il est capable.

Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs simples.

L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond du mystère.

Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.--Et il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout un village dépouillât les passions humaines;--mais emportant au dedans d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal, une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.

On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.

On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.

Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges, s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle à grands cris le guérisseur et le remède.

Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace troublaient un de ces argumentateurs venimeux.

Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives. Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré, cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.

Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât, bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue dénonçait la supercherie.--Du moins, les demandeurs honteux expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents qui s’ensuivaient.

Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel. Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans le repentir.

Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun autre, restait légendaire sur ce point.

Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son château, qu’elle dut nommer.

Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le mensonge de l’habit d’emprunt.

Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.

Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune, alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces vieilles à courir les champs.

Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors, de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité et le charme, c’est-à-dire le bonheur.

Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent uniquement dans leur nouvelle évolution.

Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir, du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour. Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte, jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.

Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par leur commun secret.

Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from FrankensteinIllustrated scene from The Great GatsbyIllustrated scene from Pride and Prejudice

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.