Storieta
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On achève de dîner au «Logis de la grosse Hôtesse» qui est l’endroit où les rouliers descendent dans la petite ville mi-provençale, mais déjà montagnarde de Saint-Domnin. Dîner de gens fatigués, et qu’on prolonge coudes sur table en trempant le traditionnel biscuit de Veynes dans un dernier verre de vin. Quelques-uns des convives s’endorment, le nez dans leurs bras croisés, d’autres proposent d’aller prendre le gloria, n’importe où. A ce moment un homme entre, l’air fort et doux, il porte sur l’épaule des outils de tailleur de pierre.

--Bonsoir à tous, et la compagnie!

--Tiens, Lenthéric! comment va, Lenthéric? Vous prendrez bien avec nous un verre de vin et un biscuit.

--Ce serait volontiers, mais la femme m’attend. Je passais, en revenant de la carrière, pour savoir si le cousin n’est pas arrivé.

--Perdigal? Nous l’avons laissé à Manosque avec un chargement de faïence d’Apt...

--... Et son carmentran?

--Naturellement, puisque nous sommes en carnaval. Un carmentran superbe, haut de huit pieds, doré comme un soleil, et qui a dans le corps un demi-quintal de paille. Perdigal le trimballe depuis huit jours à l’avant de sa charrette et compte le brûler ici.

--Alors, Perdigal pourrait arriver cette nuit ou demain?

--Après demain plutôt, juste pour le mercredi des cendres. Et maintenant le verre est versé à l’amitié.

--Je dis qu’il fait mauvais pour les gavots se marier avec des Provençales, et que si Lenthéric veut savoir quand arrivera le cousin, il n’a qu’à le demander à sa femme.

--Tu as la langue longue, Pierre-Antoine.

--Et pas la vue courte, maître Arnaud! c’est ce qui m’a permis à mon dernier voyage, de distinguer de loin deux charrettes arrêtées sur le bord de la route et quelqu’un qui ressemble à Perdigal entrer avec une femme dans un bastidon que vous savez, le premier à gauche après le pont du Jabron, entre la chaussée et la rivière.

--Le bastidon de Lenthéric?

--Je ne sais pas si le bastidon est à Lenthéric, mais, sûrement la femme est sienne.

--Alors, dit le vieux roulier en se levant, que Perdigal et la belle se cachent. Lenthéric, par métier, aime la poudre, on le connaît aussi bon chasseur que bon carrier.

Le petit homme roux ne mentait point; bientôt l’événement prouva que Lenthéric avait eu tort d’aller chercher femme en Provence.

Trois semaines après, jour pour jour, les blocs étaient prêts. Un travail de Romain! Il avait fallu, pour les isoler, peiner de l’aube à la nuit, faire jouer le pic et la poudre, tout en s’aidant des fissures naturelles bourrées d’humus, où les racines des buis et des lavandes prolongeaient leurs longs filaments, fissures que Lenthéric avait étudiées et dont il sut profiter en maître ouvrier.

Tout Saint-Domnin voulut admirer ces blocs.

Les bonnes gens en calculaient le poids, s’étonnant qu’un seul homme pût venir à bout de deux pareils morceaux; le principal du collège affirmait qu’à les voir se détacher ainsi, en haut du plateau, sur l’horizon, vous auriez dit des pierres druidiques.

Quant à la question de savoir s’il valait mieux les creuser sur place ou simplement les dégrossir pour achever le travail à Jouques, MM. Damase frères s’en rapportaient à Lenthéric. Lenthéric s’arrêta à cette dernière solution comme plus prudente: un bloc brut ne craint rien, tandis que pour une pierre travaillée, avec le peu de soins des charretiers et des manœuvres, un accident est toujours à craindre. Peut-être aussi Lenthéric voyait-il avec plaisir une occasion d’aller faire un tour en Provence. Pour les Provençaux de la Provence montagnarde, la vraie Provence, celle du chêne-vert et de l’olivier, des tambourins et des belles filles, apparaît comme une sorte de terre sacrée. Les enfants tout petits en rêvent, et quiconque y a passé un an ou deux rapporte de là-bas les douces façons de parler qu’il gardera toute sa vie.

Lenthéric ne connaissait du monde que sa carrière, étroit plateau battu par les vents, et Saint-Domnin si noir dans ses noires murailles au fond du cirque des rochers blancs que remplit d’un bruit éternel le cours torrentueux de la Durance. Aussi ce voyage de trois jours avec Perdigal, le long des routes, derrière le haquet gémissant sous le poids des blocs enchaînés; la nouveauté du pays, le ciel plus clair, l’air plus limpide au sortir des gorges; sans compter les repas du soir, les chansons, la joie des rouliers partagée; ce grand coup de soleil dans une existence monotone, tout cela le rajeunissait, le grisait.

Le troisième jour, comme le soir tombait, Perdigal, prenant par le milieu son manche de fouet en bois tressé, montra du bout un petit village à mi-coteau et, derrière, une maison longue et basse, percée de cent fenêtres, qui se cachait dans la verdure:

--Jouques, dit-il, là-bas, c’est la fabrique.

Et, rejetant son fouet sur son cou, il prit le cordeau pour faire enfiler à l’attelage l’entrée d’une avenue de peupliers.

--Bonjour, Perdigal, cria une voix fraîche.

--Eh! bonjour, cousine.

--Quelles pierres, bou diou! deux jolis diamants de gavot.

--N’en dis pas de mal, voici l’orfèvre.

Voyant Lenthéric apparaître, la jeune fille se sauva.

--Nous sommes un peu cousins, son père qui était ouvrier s’est noyé, il y a longtemps, quand elle était toute petite, en levant l’écluse. Ces messieurs l’ont gardée. Maintenant, elle plie du papier à la fabrique.

--Elle est gaie comme un chardonneret, ta cousine, dit Lenthéric.

--On l’appelle Vivette, ajouta Perdigal.

On descendit les blocs devant la papeterie au bord d’un pré que la chute de la grande roue arrose, et, dès le lendemain, Lenthéric les attaquait. L’endroit est joli, un sycomore y fait ombre, et Vivette, toujours en course, trouvait moyen vingt fois par jour de s’arrêter, regardant les éclats de pierre qui volaient sous le ciseau de Lenthéric.

--Prenez garde à vos yeux, misé Vivette, car leur faire mal serait grand dommage!

--Ah! vraiment? «grand dommage»? répondait Vivette, en imitant le parler montagnard. L’accent du gavot la faisait rire, mais ses compliments lui allaient au cœur.

Cependant, à mesure que les cuves avançaient, Lenthéric songea qu’il lui faudrait bientôt repartir. Il allait parfois vers le milieu du jour, s’étendre, seul, au bas du pré; et là, dans la fraîcheur de l’herbe, tandis que sans s’effaroucher du bruit sourd des marteaux, du frémissement de la machine et du remous des eaux grondantes, les oiseaux chantaient sur les arbres, voyant de loin Vivette apparaître à une fenêtre du séchoir et sourire, tête retournée, il se représentait sa carrière de Champ-Brencous, son travail toujours solitaire, se disant qu’à recommencer pareille vie il se trouverait malheureux. Puis une idée lui vint: pourquoi ne pas emmener Vivette? Vivette, de sa présence, éclairerait tout. Vivette n’avait pas vingt ans, c’est vrai; mais lui en avait à peine quarante. Vivette était pauvre, orpheline; mais lui possédait du bien pour deux: une maison, une vigne, un champ, sans compter son état. Droit comme un montagnard et pressé d’ailleurs par le temps, il s’ouvrit un jour du projet à MM. Damase qui l’approuvèrent; Vivette ne refusa point, et la noce fut célébrée à la fabrique, Perdigal étant garçon d’honneur, le jour même de la pose des deux grandes cuves.

Vivette se trouva, comme on dit, tout de suite chez elle à Saint-Domnin. Elle avait sa maison, n’était plus ouvrière, mais artisane, et Lenthéric si bon, si amoureux avec cela, qu’il fallait bien, de gré ou de force, être heureuse de son bonheur. Puis elle eut grand succès avec son parler clair et ses jolies façons provençales. Tout le monde en raffola: ce ne fut trois semaines durant que visites, dîners, commérages et grandes parties de bastidon, entre amis et voisins, d’où l’on revient à la nuit tombante, en chantant.

Le triste Champ-Brencous lui-même plaisait à Vivette. Tous les jours, sur les onze heures, elle partait de la ville, portant le déjeuner de Lenthéric dans un panier. Elle montait le chemin de Saint-Jean, entre le cimetière neuf et la citadelle, et puis suivait le long plateau rocheux, crête de colline découronnée par les exploitations, et d’où pierre à pierre tout Saint-Domnin est sorti. Des blocs entassés, des trous béants, des écroulements de pierrailles et, de loin en loin, une plaque de gazon ras, étoilée suivant la saison de chardons à fleurs violettes, ou de petits œillets amoureux du vent et des cimes. Tout au bout, en pleine montagne boisée, était la carrière, avec un demi-arpent de vigne pris sur le bois, un jardinet fait de terres rapportées, et une maisonnette flanquée de sa cave et de sa citerne, que Lenthéric avait bâtie à ses moments perdus. Sur la cave on lisait:--_Pour moi!_--sur la citerne:--_Pour les amis!_--plaisanterie qui faisait rire sans tromper personne, Lenthéric n’étant point ivrogne ni capable surtout de refuser un verre de vin à qui que ce soit. Vivette arrivée, on déjeunait là, en tête à tête, sur un fragment de roc éclaté, et c’était charmant ainsi dans la bonne odeur des genets et des buis, où se mêlait parfois l’odeur de poudre d’un coup de mine.

Hélas! après un an ce charme de nouveauté s’envola. Saint-Domnin, Champ-Brencous semblèrent tristes à Vivette; et maintenant, soit qu’elle allât à la carrière, soit qu’elle en revint, il lui arrivait souvent de s’arrêter et de regarder là-bas si, au fin bout de la vallée, suivant le cours de la Durance qui luisait çà et là, dans les graviers, en chapelets de petits lacs, elle pourrait apercevoir ce doux pays de Jouques, le village, la papeterie. Mais là-bas, au fin bout, une montagne barrait la vallée. Vraie porte de prison, que cette montagne!

Le bon Lenthéric, lui, ne s’apercevait de rien. Il continuait son double métier de carrier et de tailleur de pierres, gai toujours et se donnant volontiers une après-midi de congé quand le travail ne pressait pas trop, pour aller tuer dans les ravins pierreux de la colline quelque lièvre nourri de thym ou quelque savoureuse perdrix rouge.

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